Perroquets rares, tortues menacées d’extinction, geckos recherchés par les collectionneurs…Malgré des réglementations strictes et l’engagement de certaines plateformes numériques, des centaines d’animaux protégés continuent d’être proposés à la vente sur Internet. Une étude menée en Belgique et aux Pays-Bas met en lumière les mécanismes d’un marché discret, difficile à contrôler et potentiellement lié au trafic international d’espèces sauvages.
Le commerce illégal d’espèces sauvages est aujourd’hui considéré comme l’une des activités criminelles transnationales les plus lucratives au monde. Au-delà de son impact sur la biodiversité, il contribue au déclin d’espèces déjà menacées et favorise des risques sanitaires liés aux zoonoses (maladies infectieuses se transmettant naturellement des animaux sauvages à l’Homme). Avec la généralisation des outils numériques, ce commerce s’est progressivement déplacé vers Internet, offrant aux vendeurs un accès direct à des acheteurs répartis dans le monde entier.
C’est dans ce contexte que le WWF Belgique et TRAFFIC, dans le cadre du projet européen « EU Wildlife Cybercrime », ont analysé la vente en ligne d’espèces protégées en Belgique et aux Pays-Bas.
L’objectif : identifier des annonces suspectes, mieux comprendre les méthodes utilisées par les vendeurs et évaluer le rôle des plateformes numériques dans ce commerce.
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CITES, C’est quoi ?
La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d’extinction) est un traité international signé par plus de 180 pays, qui classe les espèces menacées en trois annexes selon leur degré de protection. L’Annexe I, la plus stricte, concerne les espèces menacées d’extinction : leur commerce international à but commercial est en principe interdit. L’Union européenne applique ces règles via son propre système d’annexes (A, B, C, D), l’Annexe A correspondant à l’Annexe I de la CITES.
Des dizaines d’espèces protégées proposées à la vente en ligne
Les chercheurs ont surveillé 50 plateformes en ligne entre juillet et septembre 2019, en ciblant 28 taxons jugés particulièrement sensibles : 26 espèces d’oiseaux et de reptiles, ainsi que deux genres de reptiles bénéficiant d’une forte protection au titre de la CITES et de la réglementation européenne.
Le résultat est préoccupant : 106 annonces ont été recensées, correspondant à 91 ventes uniques après suppression des doublons. Les chercheurs ont également relevé plus de 300 autres publications d’intérêt, incluant des discussions sur l’élevage, la disponibilité d’animaux rares ou des recherches d’acheteurs potentiels.
Au total, au moins 187 animaux appartenant à des espèces prioritaires ont été proposés à la vente : 93 oiseaux et 94 reptiles. Parmi eux figurent notamment l’ara à gorge bleue (Ara glaucogularis), classé « en danger critique d’extinction », l’ara hyacinthe (Anodorhynchus hyacinthinus), le gecko nain turquoise (Lygodactylus williamsi), ou encore la tortue étoilée de Madagascar (Astrochelys radiata), et toutes espèces particulièrement recherchées par les collectionneurs.
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Facebook n’est qu’une partie du problème : des plateformes spécialisées au cœur du marché
Lorsqu’on évoque le commerce d’animaux sauvages sur Internet, les réseaux sociaux viennent souvent immédiatement à l’esprit. Pourtant, l’étude montre que Facebook n’est pas le principal canal utilisé.
Plus de la moitié des annonces ont été découvertes sur des sites spécialisés consacrés aux oiseaux ou aux reptiles. Facebook représentait quant à lui un peu plus d’un quart des annonces recensées. À elles seules, cinq plateformes étudiées concentraient 75 % des annonces observées.
Les chercheurs soulignent cependant que les réseaux sociaux jouent toujours un rôle majeur. Les groupes Facebook dédiés aux passionnés de reptiles et d’oiseaux constituent des espaces privilégiés où les vendeurs et acheteurs peuvent entrer en contact. Certaines annonces disparaissaient rapidement entre deux phases d’observation, suggérant soit un retrait, potentiellement dû à une modération accrue de la plateforme ; une expiration ou une vente, montrant une forte rotation des offres.
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Un commerce qui se dissimule derrière un langage codé
Face aux politiques restrictives mises en place par certaines plateformes, les vendeurs développent des stratégies de contournement des règles de plus en plus sophistiquées.
L’étude décrit l’usage fréquent de termes tels que « adoption » ou « échange » à la place des mots « vente » ou « achat ». Certains vendeurs ne publient qu’une photographie accompagnée du nom de l’espèce, sans évoquer explicitement une transaction commerciale. D’autres invitent les personnes intéressées à poursuivre la conversation via des services de messagerie privée comme WhatsApp afin d’échapper à la surveillance automatisée.
Les chercheurs ont également observé que certaines annonces étaient publiées dans plusieurs langues afin de toucher un marché européen plus vaste. De nombreux vendeurs proposaient de remettre les animaux lors de grandes foires spécialisées organisées notamment aux Pays-Bas ou en Allemagne, illustrant l’imbrication entre commerce en ligne et commerce physique.
Difficile de distinguer le légal de l’illégal
L’un des constats majeurs du rapport est la difficulté à déterminer la légalité réelle d’une annonce.
La plupart des espèces étudiées relèvent de l’Annexe I de la CITES et de l’Annexe A de la réglementation européenne, ce qui signifie que leur commerce est strictement encadré. Dans certains cas, la vente reste autorisée lorsqu’il s’agit d’animaux nés en captivité et accompagnés de documents officiels ainsi que d’un système de marquage individuel, comme une bague ou une micropuce.
Pourtant, ces informations apparaissent rarement dans les annonces. Parmi les 49 annonces concernant des oiseaux, seules 6 mentionnaient explicitement un élevage en captivité et seulement 12 faisaient référence à une documentation CITES et 14 à un marquage. Du côté des reptiles, les chiffres (29 des 42 annonces mentionnaient l’élevage en captivité, 26 faisaient référence à des documents CITES) demeuraient insuffisants.
Mais une affirmation publiée en ligne par un vendeur ne constitue pas, à elle seule, une preuve de légalité : sans enquête complémentaire, il est généralement impossible de savoir si l’animal a réellement été acquis légalement. Les auteurs rappellent que de fausses déclarations d’élevage en captivité, des documents frauduleux ou des manipulations de systèmes de marquage ont déjà été observés dans différents réseaux de trafic.
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Des espèces rares qui soulèvent des soupçons
L’étude a permis d’identifier plusieurs cas jugés suffisamment préoccupants pour être transmis aux autorités compétentes.
L’un d’eux concernait une amazone de la Jamaïque (Amazona collaria) mise en vente par un commerçant déjà condamné à plusieurs reprises pour trafic d’espèces sauvages. Les chercheurs soulignent que très peu d’individus de cette espèce ont été introduits légalement dans l’Union européenne au cours des dernières décennies, ce qui interroge sur l’origine d’animaux proposés aujourd’hui sur le marché.
Autre exemple : les iguanes des Fidji (Brachylophus spp.). Plusieurs annonces ont été identifiées alors même que ces reptiles figurent parmi les espèces les plus sensibles du commerce international. Le rapport rappelle que leur commerce fait l’objet depuis longtemps de préoccupations au sein de la CITES et que des doutes sérieux existent concernant l’origine de certains reproducteurs revendiqués comme étant issus de l’élevage en captivité.
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Une surveillance indispensable, mais encore trop difficile
L’une des conclusions les plus marquantes du rapport est peut-être la faiblesse des politiques mises en œuvre par de nombreuses plateformes.
Moins de 25 % des sites étudiés fournissaient des informations claires sur la législation applicable ou sur leurs propres règles concernant la vente d’espèces sauvages. Les plateformes disposant des politiques les plus détaillées, comme Facebook ou eBay, sont justement celles qui participent à la Coalition pour mettre fin au trafic d’espèces sauvages en ligne ; aucune annonce n’avait d’ailleurs été trouvée sur eBay.be ou eBay.nl pendant cette étude.
À l’inverse, plusieurs sites spécialisés dans la vente d’animaux exotiques ne proposaient que peu ou pas d’informations permettant aux utilisateurs de comprendre leurs obligations légales. Les auteurs du rapport recommandent donc que ces plateformes imposent davantage de transparence, notamment en exigeant l’affichage systématique de l’origine des animaux, des certificats CITES et des informations de marquage.
La surveillance est d’autant plus complexe que les transactions se déplacent rapidement d’un espace à l’autre : une annonce peut être publique, puis une conversation se poursuit en privé, dans un groupe fermé ou sur une autre application. Les frontières compliquent davantage le travail des enquêteurs : vendeur, acheteur, animal, plateforme et données nécessaires à l’enquête peuvent se trouver dans plusieurs juridictions différentes.
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La responsabilité ne repose pas uniquement sur les autorités : mieux encadrer les plateformes et responsabiliser les acheteurs
Pour les auteurs du rapport, lutter contre le trafic d’espèces sauvages en ligne nécessite donc une action à plusieurs niveaux.
Les autorités doivent d’une part renforcer leurs capacités d’enquête en disposant de moyens humains, d’outils de formations adaptés, tandis que la législation devrait faciliter l’identification de la légalité des annonces et des enquêtes en ligne. Des mécanismes de signalement spécifiques pourraient également permettre au public de transmettre plus facilement les offres suspectes.
Les consommateurs ont, d’autre part, eux aussi un rôle à jouer. Les auteurs du rapport invitent les acheteurs à se renseigner systématiquement sur le statut des espèces qu’ils souhaitent acquérir, à exiger des preuves de légalité et à signaler les annonces suspectes aux plateformes ainsi qu’aux autorités compétentes.
Car derrière chaque annonce publiée en ligne peut se cacher une histoire bien plus complexe qu’une simple vente entre particuliers. Dans un marché où la rareté est souvent synonyme de prestige, Internet continue d’offrir aux trafiquants, mais aussi aux vendeurs peu scrupuleux, un terrain particulièrement favorable. Tant que les contrôles resteront insuffisants et les règles trop facilement contournables, les espèces les plus menacées continueront de circuler à quelques clics de distance.
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Ce qu’il faut retenir
L’étude menée en Belgique et aux Pays-Bas ne permet pas de mesurer à elle seule l’ampleur totale du trafic d’espèces sauvages sur internet. Son intérêt est ailleurs : en ciblant des espèces rares et fortement protégées, elle montre concrètement les obstacles auxquels sont confrontés les enquêteurs et met en évidence les mécanismes qui permettent à un marché transfrontalier de fonctionner malgré les interdictions et les contrôles.
En quelques clics, des animaux sauvages peuvent être proposés à des acheteurs situés dans un autre pays. Mais derrière la facilité apparente de la transaction se trouve une chaîne beaucoup plus complexe : origine de l’animal, élevage en captivité, documents CITES, marquage, identité du vendeur, règles nationales et européennes. Tant que ces éléments ne peuvent pas être vérifiés efficacement et rapidement, l’annonce en ligne ne constitue qu’une vitrine ; vitrine pouvant aussi servir à dissimuler le trafic.
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Source
Crook, V. et Van der Henst, E. (2020), « Mettre un terme au trafic d’espèces sauvages sur Internet dans l’UE – Le commerce en ligne de reptiles et d’oiseaux en Belgique et aux Pays-Bas », WWF-Belgique / TRAFFIC, projet EU Wildlife Cybercrime, juillet 2020.

