Trafic de fourmis : Un business juteux qui fait de plus en plus parler de lui.

Longtemps cantonné aux amateurs d’insectes, l’élevage de fourmis est devenu un phénomène de masse, porté par TikTok et Instagram. Derrière les colonies vendues en ligne et les vidéos d’« influenceurs fourmis » se développe aussi un commerce international de spécimens sauvages, dont certaines affaires récentes au Kenya illustrent les dérives et les risques pour la biodiversité.

Des colonies vendues comme des vêtements

Sur TikTok, Instagram ou YouTube, les vidéos de colonies de fourmis ont trouvé leur public. Unboxing de reines, installation de nouveaux nids, nourrissage ou observation de colonies devenues gigantesques : la myrmécologie amateur s’est transformée en véritable loisir de niche, avec ses boutiques spécialisées, ses éleveurs et ses influenceurs.

Ce marché n’est pas illégal en soi. De nombreuses espèces peuvent être élevées et commercialisées légalement, notamment lorsqu’elles sont issues d’élevage. Mais la frontière entre commerce légal, collecte sauvage et trafic devient beaucoup plus problématique lorsque des espèces recherchées sont capturées dans leur milieu naturel puis exportées sans autorisation.

Certaines espèces rares peuvent atteindre plusieurs centaines d’euros, selon leur disponibilité, leur origine et la demande des collectionneurs. Des chercheurs alertent depuis plusieurs années sur les effets de cette course aux espèces spectaculaires, notamment lorsque la demande encourage le prélèvement de reines dans la nature.

Le chercheur Jérôme Gippet, qui a étudié le commerce en ligne de fourmis, notamment sur Instagram, a ainsi souligné la professionnalisation progressive de ce marché. La chercheuse Cleo Bertelsmeier, spécialiste des invasions biologiques et du commerce des fourmis, s’intéresse également aux risques associés à la circulation internationale de ces insectes.

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Quand les fourmis deviennent une marchandise de contrebande

L’affaire qui a attiré l’attention internationale s’est déroulée au Kenya au printemps 2025.
 
En avril, quatre personnes (deux ressortissants belges, un Kényan et un ressortissant vietnamien) ont été arrêtées dans le cadre de deux affaires distinctes portant sur le trafic de fourmis vivantes. Dans l’un des dossiers, les autorités ont découvert environ 5 000 fourmis vivantes, dont des milliers de reines fécondées. Parmi elles, de nombreux spécimens de Messor cephalotes, une grande fourmi moissonneuse d’Afrique de l’Est à la couleur rouge vif et à la grande taille, très recherchée par les collectionneurs européens et asiatiques. Les insectes étaient dissimulés dans des tubes à essai et des seringues maintenues avec des boules de coton.

Le butin, estimé à plusieurs milliers d’euros à la revente, a valu aux quatre trafiquants une condamnation à un an de prison ou une amende d’environ 7 700 dollars. Les deux adolescents belges ont assuré ne pas savoir que la collecte de fourmis sauvages était illégale au Kenya.

D’autres affaires ont suivi : un ressortissant chinois arrêté à l’aéroport de Nairobi avec près de 2 000 fourmis dans ses bagages a été condamné à un an de prison. Selon l’autorité kényane de gestion de la vie sauvage, ce trafic marque une évolution inquiétante, passant des mammifères emblématiques comme l’éléphant ou le rhinocéros à des espèces beaucoup moins connues, mais tout aussi essentielles à l’équilibre des écosystèmes.

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Le Kenya, laboratoire d’un nouveau trafic d’espèces sauvages

Le Kenya est particulièrement exposé à ce phénomène parce qu’il possède une biodiversité exceptionnelle et un cadre juridique qui protège largement sa faune sauvage.

Pour exporter légalement des espèces sauvages, les autorités kényanes exigent notamment des autorisations délivrées par le Kenya Wildlife Service ainsi que les documents sanitaires nécessaires. Dans l’affaire des Messor cephalotes, le Kenya Wildlife Service a parlé d’un cas révélateur d’une nouvelle forme de criminalité visant les ressources biologiques du pays.

Le changement d’échelle est surtout symbolique. Pendant des décennies, le trafic de faune sauvage a été associé aux grands mammifères : ivoire, cornes de rhinocéros, écailles de pangolin ou viande de brousse. Désormais, des animaux presque invisibles peuvent eux aussi devenir des marchandises de grande valeur.

Le cas des fourmis présente un avantage évident pour les trafiquants : leur taille.

Quelques millimètres suffisent pour transporter une reine. Des milliers d’individus peuvent être répartis dans de minuscules contenants. Et contrairement à une défense d’éléphant ou à une peau de félin, une cargaison de fourmis peut passer beaucoup plus facilement inaperçue.

Un marché minuscule dans un trafic mondial de plusieurs milliards

Le trafic de fourmis reste évidemment sans commune mesure avec l’ensemble du commerce illégal d’espèces sauvages. Mais c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant : il s’inscrit dans une criminalité environnementale beaucoup plus vaste.

Selon Interpol, le commerce illicite d’espèces sauvages est estimé à jusqu’à 20 milliards de dollars par an, sur la base du rapport conjoint PNUE-Interpol The Rise of Environmental Crime. L’organisation souligne que ces trafics sont fréquemment transnationaux et peuvent être associés à d’autres infractions, comme la corruption, le blanchiment d’argent ou la fraude documentaire. Il est intéressant de replacer les fourmis dans une économie criminelle mondiale qui exploite progressivement un nombre croissant d’espèces, y compris des animaux qui étaient jusque-là peu considérés comme des cibles du braconnage.

Pour Interpol, l’enjeu est précisément de démanteler des réseaux capables d’agir au-delà des frontières. Le trafic de fourmis, lorsqu’il implique collecte sauvage, exportation clandestine et revente internationale, relève de cette même logique transnationale.

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Pourquoi les fourmis intéressent-elles autant les collectionneurs ?

Plusieurs facteurs expliquent l’attrait pour certaines espèces.

La rareté et l’esthétique. Certaines fourmis présentent des couleurs spectaculaires, une taille inhabituelle ou des castes très différenciées. Messor cephalotes, par exemple, est recherchée pour sa grande taille et ses teintes rouges.

Le spectacle des colonies. Les réseaux sociaux ont transformé l’élevage en contenu vidéo. Une colonie qui passe de quelques individus à plusieurs milliers offre un spectacle particulièrement adapté aux formats courts et aux vidéos d’observation.

La valeur concentrée dans de petits animaux. Une reine fécondée peut être à l’origine d’une colonie entière. Pour certaines espèces, elle constitue donc le véritable objet de valeur du commerce.

La facilité apparente du transport. Une reine ou une petite colonie peut tenir dans un tube de quelques centimètres. Cette caractéristique ne rend évidemment pas le transport légal ou illégal en soi, mais elle complique la détection des cargaisons clandestines.

Cette combinaison (rareté, demande internationale, forte valeur par individu et facilité de transport) explique pourquoi les fourmis peuvent devenir une cible intéressante pour certains trafiquants.

L’entomologiste kényan Dino Martins établit un parallèle frappant avec d’autres trafics d’espèces sauvages : la motivation des acheteurs de fourmis rares ressemblerait à celle des acheteurs d’ivoire ou d’écailles de pangolin, mus par le désir de posséder quelque chose de rare et de prestigieux.

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Que deviennent les fourmis saisies ?

C’est une question simple, mais étonnamment difficile à documenter.

Dans les affaires kényanes de 2025, les autorités ont bien saisi les fourmis et les ont utilisées comme éléments de preuve dans les procédures judiciaires. En revanche, les sources publiques consultées ne précisent pas ce qu’il est advenu de l’ensemble des spécimens après leur saisie : relâchés dans leur milieu d’origine, placés dans une structure spécialisée, utilisés à des fins scientifiques ou euthanasiés.

Cette absence d’information n’est pas anodine. Relâcher immédiatement des animaux saisis n’est pas nécessairement possible : il faut notamment s’assurer de leur origine, de leur état sanitaire et de l’absence de risque écologique. À l’inverse, conserver des milliers d’insectes vivants pendant une procédure judiciaire représente une contrainte importante.

La question mériterait donc d’être posée directement aux autorités compétentes, notamment au Kenya Wildlife Service : que deviennent concrètement les milliers de fourmis confisquées dans les opérations de lutte contre le trafic ?

Un cadre juridique qui rattrape progressivement le marché

Le droit international reste fragmenté.

La CITES réglemente le commerce international de certaines espèces animales et végétales protégées, mais elle ne constitue pas une réglementation générale du commerce de tous les insectes. La plupart des espèces de fourmis ne sont donc pas automatiquement couvertes par la CITES.

D’autres dispositifs peuvent toutefois s’appliquer : réglementation nationale du pays d’origine, règles douanières, législation sanitaire, protection des espèces sauvages, réglementation sur les ressources génétiques et, dans l’Union européenne, réglementation sur les espèces exotiques envahissantes.

Le Protocole de Nagoya ajoute une autre dimension lorsqu’un prélèvement concerne des ressources génétiques et les conditions d’accès et de partage des avantages. Il convient cependant de ne pas présenter chaque affaire de collecte illégale comme une violation automatique du protocole : l’application juridique dépend des circonstances et du droit national concerné.

Au Kenya, les autorités ont justement présenté les affaires de 2025 comme relevant d’une problématique de protection des ressources génétiques et de partage des avantages.

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La France resserre aussi sa réglementation

La France n’échappe pas à cet engouement, et le cadre légal a récemment évolué pour en tenir compte. Un arrêté du 5 septembre 2025 est venu réviser en profondeur l’arrêté du 8 octobre 2018, qui fixe les règles générales de détention d’animaux d’espèces non domestiques. Parmi les nombreuses modifications apportées à l’annexe listant les espèces réglementées, trois lignes ont été ajoutées à la catégorie des hyménoptères (abeilles, guêpes, fourmis) : Paraponera clavata, la fameuse « fourmi balle de fusil » réputée pour sa piqûre extrêmement douloureuse, ainsi que deux genres entiers de fourmis très prisés des éleveurs amateurs, les Atta spp. (fourmis champignonnistes, capables de cultiver leur propre nourriture) et les Solenopsis spp. (fourmis de feu). Code animal avait fortement plaidé auprès du Ministère pour que les fourmis soient réellement prises en compte dans cette réglementation. 

Concrètement, la détention de ces espèces est désormais soumise à un régime de déclaration dès le premier spécimen détenu, alors qu’elles échappaient jusque-là largement à toute réglementation spécifique. Cette évolution fait suite à celle de mars 2023, où quatre autres espèces de fourmis invasives (la fourmi de feu tropicale, la fourmi noire importée, la fourmi de feu et la petite fourmi de feu) avaient déjà été inscrites sur la liste des espèces exotiques envahissantes interdites de vente, de transport et de détention en France métropolitaine. Un signe supplémentaire que le législateur tente peu à peu de rattraper un marché qui s’est développé plus vite que le droit qui l’encadre.

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Pourquoi les fourmis comptent dans les écosystèmes

Le trafic pose un problème qui dépasse largement la question de la légalité.

Les fourmis jouent des rôles importants dans de nombreux écosystèmes. Elles participent notamment à la dispersion de graines, au recyclage de matière organique, à la prédation d’autres organismes et à la structuration des sols.

Dans les savanes d’Afrique de l’Est, les fourmis moissonneuses contribuent notamment à la dispersion des graines et à la dynamique des sols. Prélever massivement des reproductrices dans un milieu naturel peut donc avoir des conséquences locales, même lorsque l’espèce n’est pas considérée comme menacée à l’échelle mondiale.

Le problème est aussi qualitatif : une espèce abondante n’est pas nécessairement une ressource que l’on peut prélever sans limite. La question est celle du rythme et de l’intensité de la collecte.

Le deuxième risque : introduire une fourmi au mauvais endroit

Le trafic d’espèces sauvages crée un autre danger : celui des introductions accidentelles.

Une reine transportée d’un continent à l’autre peut, si elle s’échappe ou est volontairement relâchée, être à l’origine d’une population dans un environnement où elle n’a aucun prédateur ou compétiteur efficace.

Ce phénomène est particulièrement préoccupant pour certaines espèces de fourmis. Plusieurs sont déjà considérées comme invasives dans différentes régions du monde.

La situation française fournit désormais un exemple très concret.

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La fourmi électrique s’installe dans le Var

Son nom scientifique est Wasmannia auropunctata. Elle est également appelée petite fourmi de feu ou fourmi électrique.

Originaire d’Amérique du Sud, cette minuscule espèce mesure environ 1 à 2 millimètres pour les ouvrières. Malgré sa taille, elle peut avoir des conséquences importantes sur les écosystèmes et provoquer des piqûres particulièrement douloureuses.

Sa présence en France métropolitaine a été confirmée pour la première fois dans le Var, à Toulon, en 2022. Un deuxième foyer a été détecté à La Croix-Valmer en 2024, puis un troisième à Cavalaire-sur-Mer en 2026. Selon les services de l’État dans le Var, les différents foyers représentent désormais un peu plus de sept hectares.

L’Office français de la biodiversité classe Wasmannia auropunctata parmi les espèces exotiques envahissantes.

Cette progression illustre concrètement le problème que peut poser le déplacement d’une fourmi au-delà de son aire naturelle. Une introduction peut passer inaperçue pendant plusieurs années avant que la population ne soit découverte.

Dans le Var, les autorités ont mis en place des opérations de surveillance et d’éradication. Le deuxième foyer identifié en 2024 avait notamment fait l’objet d’un programme de lutte renforcé.

La fourmi électrique rappelle ainsi que le risque lié aux fourmis ne vient pas uniquement du prélèvement dans leur pays d’origine : il peut aussi venir du transport vers un nouvel écosystème.

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Que faire face à ce phénomène ?

La première réponse consiste à mieux documenter le marché.

Combien de colonies sont vendues chaque année en Europe ? Quelle proportion provient d’élevage ? Combien sont prélevées dans la nature ? Quelles espèces sont les plus recherchées ? Quelle quantité de spécimens est saisie aux frontières ?

Pour l’instant, ces données restent fragmentaires. C’est précisément cette absence de statistiques qui rend difficile l’évaluation de la taille réelle du trafic de fourmis.

Les chercheurs et les autorités plaident plus largement pour une meilleure traçabilité des espèces commercialisées et une sensibilisation des acheteurs.

Pour les particuliers, une règle simple permet déjà d’éviter une grande partie des risques : connaître le nom scientifique de l’espèce, connaître son origine et vérifier sa situation juridique avant tout achat.

Et surtout, une fourmi exotique n’est jamais un animal à relâcher dans la nature.

Le phénomène des fourmis de compagnie n’est peut-être encore qu’un petit marché comparé aux grands trafics d’espèces sauvages. Mais il révèle quelque chose de plus vaste : à mesure que les réseaux sociaux rendent accessibles des espèces toujours plus rares et exotiques, le vivant devient lui aussi une marchandise mondiale, parfois beaucoup plus facile à transporter que le droit ne l’est à contrôler.

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Références

24 Heures. (2025, 27 août). Quand des fourmis exotiques alimentent un business clandestin en pleine expansion. https://www.24heures.ch/trafic-dinsectes-le-nouveau-business-illegal-en-plein-essor-874397333690

AllAfrica. (2025, 7 mai). Kenya : Quatre trafiquants de fourmis condamnés par la justice. https://fr.allafrica.com/stories/202505070404.html

AllAfrica. (2026, 16 mars). Kenya : Un ressortissant chinois arrêté à Nairobi pour trafic de fourmis. https://fr.allafrica.com/stories/202603160289.html

Deutsche Welle. (s. d.). Commerce de fourmis : De l’Afrique à l’Europe, un trafic qui inquiète. https://www.dw.com/fr/commerce-fourmis-afrique-kenya-europe-trafic/a-78172011

France 24. (2026, 18 mai). Au Kenya, les fourmis, cibles surprenantes de nouveaux braconniers. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260518-au-kenya-les-fourmis-cibles-surprenantes-de-nouveaux-braconniers

Interpol. (s. d.). Criminalité liée aux espèces sauvages.

Interpol. (s. d.). Wildlife crime.

Légifrance. (2018, 8 octobre). Arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d’animaux d’espèces non domestiques.

Légifrance. (2025, 5 septembre). Arrêté du 5 septembre 2025 modifiant l’arrêté du 8 octobre 2018 fixant les règles générales de détention d’animaux d’espèces non domestiques.

Office français de la biodiversité. (s. d.). Petite fourmi de feu, fourmi électrique.

Préfecture du Var. (s. d.). La fourmi électrique.

Reporterre. (2026, 10 août). Trafic de fourmis : Les dessous d’un business juteux en pleine explosion. https://reporterre.net/Trafic-de-fourmis-les-dessous-d-un-business-juteux-en-pleine-explosion

RTS. (2025, 10 mai). Le trafic de fourmis exotiques, nouvelle tendance du marché noir animalier. https://www.rts.ch/info/environnement/2025/article/trafic-de-fourmis-exotiques-un-marche-noir-lucratif-demantele-au-kenya-28862935.html

Vert. (2026, 6 mai). « Le commerce de la fourmi est devenu similaire à celui du cacao et du café » : Derrière les fourmis de compagnie, un trafic mondial d’espèces invasives. https://vert.eco/biodiversite/le-commerce-de-la-fourmi-est-devenu-similaire-a-celui-du-cacao-et-du-cafe-derriere-les-fourmis-de-compagnie-un-trafic-mondial-despeces-invasives/