Nés d’une conviction encore minoritaire dans leur milieu, des vétérinaires français se regroupent pour questionner les fondements éthiques de leur profession et placer la sentience animale au cœur de leur pratique.
En avril 2026, un événement discret mais potentiellement historique s’est produit dans le monde vétérinaire français : pour la première fois, un collectif de professionnels de santé animale a pris publiquement position en faveur de l’antispécisme.
Son nom : Sentivet.
Sa démarche : rassembler les vétérinaires partageant une même philosophie, souvent isolés dans leurs structures de travail, et initier une réflexion collective sur les fondements éthiques de leur profession.
En dix jours seulement après la mise en ligne de leur déclaration, le collectif avait déjà recueilli 45 signatures vétérinaires et plus de 700 soutiens d’allié·es. Un démarrage significatif, qui témoigne d’une attente réelle au sein d’une frange de la profession, et au-delà.
Photo credit : Unsplash
Qu’est-ce que l’antispécisme ?
Avant d’aller plus loin, un mot sur ce concept, encore méconnu du grand public. Le spécisme désigne le fait de traiter des individus différemment selon l’espèce à laquelle ils appartiennent, en accordant, par exemple, une valeur morale bien supérieure aux humains qu’aux autres animaux, sans autre justification que l’appartenance à l’espèce humaine. Cette discrimination est considérée par les antispécistes comme arbitraire et injuste, au même titre que le racisme ou le sexisme.
L’antispécisme, à l’inverse, défend l’idée que la capacité à souffrir, et non l’espèce, devrait être le critère fondamental pour déterminer si un être mérite une considération morale. Ce mouvement de pensée, dont les bases philosophiques ont notamment été posées par le philosophe australien Peter Singer dans les années 1970, s’est progressivement structuré en courant militant. En France, il reste minoritaire mais en expansion, porté par des associations, des collectifs citoyens, et désormais, pour la première fois, par un collectif de vétérinaires.
Spécisme et antispécisme en bref
Le spécisme est la discrimination fondée sur l’espèce : on juge qu’un être a plus ou moins de valeur selon qu’il est humain, chien, porc ou poulpe. L’antispécisme remet en cause cette hiérarchie et considère que la capacité à ressentir la souffrance suffit à fonder une obligation morale envers un être.
Sentientisme : courant voisin qui place la sentience (la capacité à éprouver des expériences subjectives) au cœur de la considération éthique.
Photo credit : Unsplash
Comment est né Sentivet ?
Le collectif est né de la rencontre de deux vétérinaires : Amélie de Vaissière et Sylvain Maîtrehenry. Tous deux partagent des convictions antispécistes et sentientistes, des positions encore très minoritaires au sein d’une profession historiquement ancrée, selon leurs mots, dans un système spéciste. C’est de leur collaboration qu’est née l’idée de créer un espace commun : un lieu d’échange, de soutien et de réflexion collective pour les vétérinaires qui se reconnaissent dans cette philosophie.
Pendant plusieurs mois, le collectif a travaillé à formaliser une déclaration commune, fruit d’une concertation approfondie. Mise en ligne le 22 avril 2026, cette déclaration s’adresse à la fois à la profession et au grand public. Elle constitue le socle idéologique de Sentivet et son premier acte public.
« C’est une grande joie que ce collectif existe, que la profession s’exprime enfin sur ce sujet, et vienne soutenir les autres collectifs et associations antispécistes. Le soutien vétérinaire manquait ! » — Amélie de Vaissière, cofondatrice de Sentivet
Photo credit : Sentivet
Que dit la déclaration ?
La déclaration de Sentivet s’appuie d’abord sur un constat scientifique. En s’appuyant sur les avancées actuelles en éthologie, en sciences cognitives et en neurobiologie, le collectif affirme que l’ensemble des animaux vertébrés — et de nombreux invertébrés identifiés — sont des êtres sentients. Autrement dit, des êtres capables d’éprouver des états affectifs conscients, de vivre des expériences subjectives, et qui sont, pour le dire simplement, attachés à leur vie.
Qu’est-ce qu’un être sentient ?
Un être sentient est un être capable d’éprouver des sensations et des émotions — plaisir, douleur, peur, bien-être. Cette notion, centrale en éthique animale, reconnaît que certains animaux ont une vie subjective : ce qui leur arrive leur importe. Les sciences contemporaines confirment largement cette capacité chez les vertébrés et une partie des invertébrés.
Fort de ce constat scientifique, le collectif franchit un pas éthique : si ces animaux ont une vie subjective et sont attachés à leur existence, alors les réifier, les marchandiser et les tuer, dans la mesure où ces actes sont évitables, est « profondément injustifiable et moralement condamnable ». Une affirmation directe, qui vise l’ensemble des formes d’exploitation animale que notre société tolère, souvent au nom de traditions ancestrales ou d’une supposée nécessité.
Le texte invite ensuite les vétérinaires et étudiants vétérinaires à remettre en cause collectivement un « système spéciste considéré comme licite sur la seule base de sa banalité, de son ancestralité ou de sa supposée nécessité ». Ce faisant, Sentivet ne se contente pas de pointer des pratiques extérieures à la profession : il interpelle ses propres membres, leur demandant d’examiner leur rôle dans ce système.
Photo credit : Unsplash
Quel changement concret pour la pratique vétérinaire ?
Sentivet ne se limite pas à une déclaration de principes. Le collectif appelle à une transformation profonde de la pratique vétérinaire, afin qu’elle intègre pleinement les intérêts fondamentaux des animaux non humains. L’objectif : que les animaux ne soient plus traités comme des objets, une ressource à entretenir pour sa valeur économique, mais comme de véritables sujets de soins, dont la souffrance et les intérêts comptent en eux-mêmes.
Cela implique, selon le collectif, d’intégrer l’éthique animale comme champ disciplinaire à part entière au sein de la médecine vétérinaire. Une revendication qui touche à la formation initiale, aux pratiques professionnelles quotidiennes, et à la déontologie de la profession dans son ensemble.
« Historiquement, la profession vétérinaire a toujours été ancrée dans le système spéciste. C’est important de pouvoir montrer qu’une partie des vétérinaires souhaitent un changement radical dans la prise en compte des individus sentients. » — Sylvain Maîtrehenry, cofondateur de Sentivet
Pourquoi ce collectif est-il important pour le mouvement antispéciste ?
Les mouvements de défense des animaux, en France comme ailleurs, se sont souvent heurtés à un argument d’autorité : les professionnels de santé animale, les vétérinaires en tête, cautionneraient implicitement les pratiques d’élevage et d’abattage en y participant. L’existence de Sentivet fragilise ce raisonnement et apporte une légitimité scientifique et professionnelle nouvelle aux revendications antispécistes.
C’est précisément ce que souligne Amélie de Vaissière : le soutien vétérinaire « manquait ». Des milliers de militant·es, de citoyen·nes engagé·es et d’associations œuvraient depuis des années pour la cause animale, sans que la profession vétérinaire ne s’organise collectivement de leur côté. Sentivet comble ce vide.
Le collectif se veut également un espace de soutien pour les vétérinaires et étudiant·es qui partagent ces convictions mais se sentent isolé·es au sein d’une profession qui, dans son ensemble, n’a pas encore entrepris cette remise en question. C’est l’un des rôles que Sentivet entend jouer : créer une communauté, offrir un espace de réflexion, et montrer que ces positions ne sont pas marginales mais peuvent être assumées publiquement et collectivement.
Photo credit : Unsplash
Et maintenant ?
Sentivet présente sa déclaration comme le point de départ d’un dialogue constructif, et non comme un ultimatum. Le collectif espère engager la profession dans une réflexion ouverte sur la place de l’éthique animale dans la médecine vétérinaire, en invitant vétérinaires et étudiants à rejoindre cette démarche. La déclaration reste ouverte à la signature sur leur site.
Pour les défenseurs des animaux, Sentivet représente un signal encourageant : la prise de conscience éthique gagne du terrain, y compris là où on ne l’attend.
Pour en savoir plus sur Sentivet
