La Chine et le commerce des animaux sauvages : Point synthétique

Introduction et définitions

Le terme « marchés humides » ou « wet market » vient des sols humides de ces marchés, causés par la fonte de la glace utilisée pour assurer la fraîcheur des fruits de mer vendus et par les détenteurs de stands qui nettoient régulièrement leurs étals en les aspergeant d’eau.

Les marchés humides sont généralement divisés en une section « humide » où sont vendus des produits frais, de la viande, du poisson et des animaux vivants et une section « sèche » où se trouvent des étals vendant des produits tels que des épices, du riz, des nouilles séchées, des fruits de mer séchés et des haricots.

Les marchés humides sont également répandus en Afrique et en Asie plus largement.

En savoir plus : Community Heritage séries II : Wet Markets (Singapour)

Depuis des mois, le Covid-19 se propage mondialement faisant des milliers de victimes humaines. Selon les experts, cette pandémie tire son origine d’un « wet market » Huanan Seafood Wholesale Market de Wuhan. Selon un article de Conversation, ce marché avait été visité par 27 des 41 patients hospitalisés. Toutefois, le premier patient enregistré n’aurait pas déclaré avoir fréquenté ce marché.

Sur ce marché, un grand nombre d’animaux sauvages sont à vendre pour leur chair. Ils sont ainsi stockés vivants sur ce marché et tués devant les yeux du client puis consommés rapidement. C’est ce que les chinois appellent la « viande chaude ».

Lire plus : Appetite for ‘warm meat’ drives risk of disease in Hong Kong and China (Guardian 2020)


Ces “wet market” s’appuient sur des chaines d’approvisionnement souvent locales. Les wet markets font partie intégrante de l’économie et de la société chinoise. L’industrie chinoise de la viande sauvage est évaluée à 7,1 milliards de dollars et emploie 1 million de personnes, a rapporté Nature ou autre source a évalué cette industrie à 74 milliards de dollars (rapport de 2017 de la Chinese Academy of Engineering).

L’industrie de la domestication et de l’élevage d’animaux sauvages comprend principalement cinq catégories d’animaux expérimentaux, les animaux à fourrure, les animaux médicinaux, les animaux à viande et les animaux d’ornement.

Selon le “China Forestry Statistics Yearbook” parrainé par le Bureau national des forêts et des prairies, la valeur totale de la production forestière de toutes les industries d’élevage et d’utilisation des espèces sauvages terrestres en 2017 peut atteindre 56,035 milliards de yuans.

Culture

Une enquête sur la consommation et le commerce des animaux sauvages de Février 2020 mise en place par le Centre de recherche sur la conservation de la nature et le développement social de l’Université de Pékin, Friends of Nature, la Fondation Taohuayuan, la Fondation Alxa SEE, l’Université Duke Kunshan, la Jiangsu Rural Professional Technology Association, la Wilderness Sharing Volunteer Service Platform, Impression Hall, Shanshui Nature Conservation Center et d’autres agences ; a reçu 101 172 réponses, dont 4 078 questionnaires tibétains. La répartition est la suivante :

  • 36,4% des personnes des répondants sont des hommes contre 62,8% de femmes.
  • Les zones urbaines représentent 87,7% et les zones rurales 12,3%.
  • En termes de répartition par âge, les 19-30 ans représentent environ un tiers et les 31-55 ans environ la moitié.
  • En termes de diplômes, les diplômés universitaires représentent 60,6% et les étudiants diplômés et au-dessus 21,1%.

On apprend que 68% restants n’ont pas consommé ou assisté à la consommation de viande sauvage au cours de la dernière année. 97% des répondants désapprouvent la consommation de viande sauvage et seulement 1% sont d’accord. En ce qui concerne l’utilisation de produits d’origine animale sauvage (fourrure, produits osseux, produits pharmaceutiques, etc.), 79% des répondants désapprouvent cette utilisation et 15% d’entre elles sont partiellement d’accord. Seulement 1% y sont totalement favorables. 78% des personnes sont en désaccord avec la domestication artificielle d’animaux sauvages à des fins commerciales, tandis que 10% sont d’accord. Concernant la volonté d’interdire les marchés et les restaurants d’animaux sauvages, 94,8% des répondants souhaitent l’interdiction des marchés et restaurants d’animaux sauvages, 1,3% sont neutre et 3,9% sont contre.

Ces derniers temps, de nombreuses voix occidentales affirment que la Chine doit “discréditer les croyances culturelles ancrées” pour que l’interdiction du commerce des espèces sauvages par le pays soit réalisable (voir J. Ribeiro et al. Nature 578, 217; 2020). Cette perception stéréotypée de la société chinoise ne tient pas compte de l’énorme soutien du pays à l’interdiction, grâce aux efforts des écologistes et du gouvernement, ainsi que des preuves que la consommation traditionnelle de viande sauvage est en baisse – en particulier chez les jeunes et dans les grandes zones urbaines (voir, par exemple, go.nature.com/3d8za5i et go.nature.com/33qglzs; en chinois).

Ces appels à interdiction sont également relayés dans le média China Daily contrôlé par le Gouvernement en place mais également sur le réseau social Weibo contrôlé.

Cependant, certains scientifiques pensent que la fermeture des marchés humides et du commerce de la faune sauvages en général pourrait avoir des impacts contre-productifs comme l’augmentation du marché noir insoluble et incontrôlé-incontrôlable (DWS Challender et al. Front. Ecol. Environ. 17, 199–200; 2019). La culture complexe de la Chine est à l’origine de sa demande en éléments fauniques exotiques tels que les écailles de pangolin, les os de tigre et les cornes de rhinocéros. De même, la consommation de viande d’animaux sauvages est considérée comme saine et comme indicateur de richesse.

Une grande partie de l’élevage et de la vente d’animaux sauvages a lieu dans les régions rurales ou pauvres sous la bénédiction des autorités locales qui voient le commerce comme bénéfique pour l’économie locale. Des programmes de télévision soutenus par l’État montrent régulièrement des personnes élevant des animaux sauvages pour la vente commerciale ou leur propre consommation.

Selon des experts comme l’ONG TRAFFIC, ce problème complexe doit être géré par des initiatives qui découragent la consommation, telles que des campagnes d’éducation judicieusement dirigées visant à discréditer les croyances culturelles ancrées.

Lire plus : Coronavirus : why a blanket ban on wildlife trade would not be the right response (avril 2020)

CITES

Selon l’article d’EcoWatch (2020), bien que le commerce des espèces menacées soit interdit par la CITES, la faible application de la loi et la demande substantielle de viande animale et de produits d’origine animale utilisés dans les médecines traditionnelles ont entravé les efforts pour contrôler ce commerce en Chine. La suggestion que le nouveau virus a traversé un hôte intermédiaire comme les pangolins avant d’infecter les humains a attiré l’attention sur le commerce illégal d’animaux sauvages. Les pangolins, animaux nocturnes timides trouvés en Asie et en Afrique, sont considérés comme les mammifères les plus trafiqués au monde. Bien que le commerce des pangolins et des produits à base de pangolins soit interdit en Chine et en vertu du traité CITES, il existe une demande massive de viande et d’écailles de pangolin à utiliser en médecine traditionnelle.

De plus, il est très difficile de faire la part entre le trafic légal et le trafic illégal. Les deux activités sont souvent intimement liées : les fermes d’élevage peuvent servir de blanchiment en intégrant des spécimens issus du trafic faunique et capturés directement en milieu naturel. La CITES n’a que très peu de moyens de détecter avec précision cela.

La situation avant le Covid-19

La réglementation qui régit l’exploitation des animaux en Chine est la loi sur la protection de la faune sauvage (Law of the People’s Republic of China on the Protection of Wildlife), promulguée en 1988. Elle interdit la chasse, la mise à mort, la vente et l’achat de quelques 1 800 animaux rares et menacés, sauf en cas de dérogations. Ces animaux figurent sur la liste des espèces protégées (PSL) de la Chine. 

Selon des ONG de protection de l’environnement locales, cette liste n’a pas été profondément mise à jour depuis 1989 ce qui entraîne des aberrations chez certaines espèces. En effet, les annexes I et II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sont mises à jour régulièrement en fonction des dangers qui pèsent sur les espèces.

Cependant ces évolutions de statuts ne sont pas mises à jour dans la réglementation chinoise via la PSL et donc les animaux en danger ne sont pas reconnus comme tels dans la loi.

En savoir plus: Outdated listing puts species at risk (Nature 2015)

En 2016, la loi sur la protection des animaux sauvages a finalement été révisée, la protection de la faune sauvage est désormais définie comme une priorité nationale. Le Gouvernement appelle la population à respecter la réglementation et exhorte les ministères à fournir une surveillance stricte. De plus, la nouvelle loi révisée stipule que la liste des espèces sauvages doit être examinée et révisée tous les cinq ans pour suivre l’état actuel de la faune du pays et que les approches de protection doivent être modifiées en conséquence.

Plusieurs points de détail  :

Ce projet de loi continue d’autoriser l’existence de programmes d’élevage en captivité d’animaux sauvages à des fins commerciales, ainsi que la capture d’animaux sauvages pour ces programmes.

Il est explicitement indiqué que la faune sauvage peut être utilisée pour la médecine traditionnelle chinoise, des compléments de soins de santé et de la nourriture à but lucratif, légitimant à nouveau la consommation de la faune sauvage et ouvrant davantage le marché aux « suppléments », quelque chose qui n’avait jamais été rendu légal dans la loi chinoise.
Le texte approuve enfin l’utilisation d’animaux sauvages pour les expositions et les performances publiques, ce qui semble être un pas en arrière par rapport à une recommandation politique de 2010 qui interdisait les performances des animaux dans les zoos.

Selon Peter Li, professeur de politiques asiatiques à l’Université de Houston-Downtown et expert de la Chine à la Humane Society International, « Le nouveau projet de loi considère la faune sauvage comme une ressource à développer et à utiliser. En fait, le mot « utilisation » est utilisé 24 fois dans le nouveau projet. »

 

Selon National Geographic, la révision de la loi permet :

  • Les élevages de tigres : il y a environ 200 élevages de tigres en Chine, soit entre 5 000 et 6 000 tigres. Ces animaux sont principalement élevés pour leur peau et leurs os (bien que les produits en os de tigre soient officiellement interdits), et ils génèrent également de l’argent en tant qu’attractions touristiques. Cela soutient la croyance dans le pouvoir de guérison des parties de tigre, encourageant ainsi la consommation. La résurgence de la demande de vin d’os de tigre en particulier, censé guérir les rhumatismes et l’impuissance, a contribué au succès de ces fermes. La demande croissante de produits de la faune de luxe pour démontrer la richesse a également stimulé les affaires. L’élevage de tigres a éliminé la stigmatisation des produits du tigre, ce qui a à son tour encouragé le braconnage des tigres sauvages. Il est souvent plus lucratif de chasser un tigre que d’en élever un en captivité.
  • Fermes de bile d’ours : les fermes chinoises de bile d’ours contiennent plus de 10 000 ours dont la bile est régulièrement extraite pour être utilisée en médecine traditionnelle via un processus douloureux. Le projet de loi continue non seulement l’approbation officielle de ces fermes, mais il aide également les propriétaires agricoles à développer leur entreprise.
  • Fermes à fourrure : la Chine possède parmi les plus grandes fermes à fourrure de vison, de renard et de raton laveur (également appelées tanuki) au monde. La Chine n’a pas non plus de loi nationale unique sur le bien-être animal. Parce que le projet de loi n’inclut aucune exigence anti-cruauté. Ces animaux sont considérés comme des « animaux économiques », en tant que tels, ils ont encore moins de protections.
  • Soupe d’ailerons de requin et de nid d’oiseau : les ailerons de requin sont souvent obtenus en découpant l’aileron de l’animal vivant, puis en jetant le poisson dans la mer pour le noyer ou le saigner à mort. Selon la Smithsonian Institution, environ 100 millions de requins sont tués chaque année, et certaines espèces ont perdu jusqu’à 70% de leur population à cause de la pêche au requin.
    La demande de soupe au nid d’oiseau, qui est fabriquée à partir des nids à base de salive du swiftlet, conduit ces oiseaux à l’extinction. Les oiseaux mâles construisent des nids en forme de tasse sur les côtés des parois de la grotte à partir de leur propre salive de type ciment, qui, mélangée à de l’eau, crée un arôme gélatineux et délicat pour la soupe.

Selon les experts, une grande partie du commerce de la faune en Chine était déjà illégale : la loi chinoise sur la protection de la faune interdit la chasse et la vente d’espèces menacées mais ne s’applique pas à tous les animaux sauvages. Mais la pratique a persisté en raison d’une application laxiste et d’échappatoires juridiques, telles que des incohérences dans les noms des espèces et les ventes en ligne d’animaux sauvages exotiques comme animaux de compagnie.

Lire plus: Law change aims to further protect wildlife (China Daily 2020)

La loi sur la protection de la faune officialise un système de permis en vertu duquel la faune protégée peut être commercialisée et consommée. Les échappatoires permettent le commerce des parties et des produits de toute espèce pour «la recherche scientifique, l’élevage en captivité, l’exposition ou les performances publiques, la conservation du patrimoine ou à d’autres fins spéciales ».

La loi sanctionne en outre le commerce des parties et produits de spécimens élevés en captivité d’espèces protégées, sans qu’aucune «fin particulière» ne soit exigée. Des permis de commerce peuvent être délivrés pour des produits fabriqués à partir de spécimens élevés en captivité d’espèces protégées, si cette espèce est inscrite sur des «listes d’utilisation» distinctes.

L’interdiction temporaire du 26 Janvier 2020

Les autorités chinoises avaient annoncé fin janvier que le commerce des animaux sauvages serait suspendu à l’échelle nationale pour freiner la propagation de la pandémie causée par le nouveau coronavirus (2019-nCoV). L’interdiction était immédiate et ne serait pas levée jusqu’à ce que l’épidémie soit déclarée terminée. Ainsi, toute forme de commerce d’espèces sauvages serait strictement interdite comme par exemple sur les marchés, dans les supermarchés, dans les restaurants et sur les sites de commerce en ligne. Les autorités ont aussi ordonné la mise en quarantaine de tous les sites d’élevage d’animaux sauvages et ont interdit le transport et la vente d’animaux sauvages à partir de ces sites.

En 2002-2003, le syndrome respiratoire aigu sévère (Sars) – qui est un type de coronavirus – s’est propagé à travers la Chine et a tué 800 personnes dans le monde. Cela a entraîné une interdiction temporaire des marchés d’animaux sauvages, et les chauves-souris ont été découvertes plus tard comme étant la source. Les conseillers médicaux du gouvernement chinois ont identifié des blaireaux, des serpents et des rats comme sources possibles de la dernière épidémie. Mais lorsque l’épidémie s’est calmée, les marchés ont réouvert.

L’interdiction permanente du 24 Février 2020

L’interdiction sera finalement permanente. Le Gouvernement Chinois souhaite amender la loi sur la Protection de la Faune Sauvage. Cependant, cette nouvelle réglementation n’est pas encore très claire. Elle couvre la faune sauvage déjà protégée par la loi ainsi que d’autres animaux terrestres à “valeur écologique, scientifique et sociale importante” et les animaux sauvages terrestres dans les fermes d’élevage, selon le Quotidien du Peuple chinois. Elle interdit également la chasse, le commerce et le transport des « animaux sauvages terrestres qui se reproduisent naturellement dans la nature » à des fins de consommation. Elle ne s’applique pas aux animaux aquatiques, au bétail ou à la volaille. Elle ne s’applique pas non plus aux animaux pour usage médicinal ou à fourrure par exemple.

La décision ne précise aucune sanction en cas de violation de son interdiction, mais prévoit à la place que les violations doivent être punies « en se référant aux lois en vigueur » (art. 2, par. 3).

Enfin, la décision oblige les autorités locales compétentes à indemniser les ménages ruraux dont les entreprises et les moyens de subsistance seraient affectés par la nouvelle interdiction (art. 7).

Un amendement à cette loi a été ajouté au programme législatif de cette année du Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale (Standing Committee of the National People’s Congress), selon la Commission des affaires législatives. La réunion annuelle de cette Assemblée a lieu normalement en Mars mais avec la crise du Covid-19, cette date a été reportée.

“There has been a growing concern among people over the consumption of wild animals and the hidden dangers it brings to public health security since the novel coronavirus disease (COVID-19) outbreak,” Zhang Tiewei, a legislative spokesman, told Reuters Monday.

La semaine du 6 avril 2020, selon un article de CNN, le ministère chinois de l’Agriculture a publié son projet de liste qui précise quels animaux seront autorisés à être élevés pour la viande, la fourrure et à des fins médicales, et comprend des espèces telles que les cerfs, les autruches et les renards mais aussi les porcs, les vaches, les poulets ou les moutons. Il n’est fait aucune mention des espèces animales soupçonnées par les scientifiques d’avoir propagé le virus à l’homme, comme les pangolins, les chauves-souris et les civettes. Les chiens et les chats sont également absents de la liste du bétail, ce qui conduirait à la première interdiction de leur consommation dans tout le pays en Chine. Le projet n’a pas encore été finalisé et une consultation publique est en ligne jusqu’au 8 mai pour recueillir les remarques des citoyens.

Il s’agit d’une liste positive, toutes les espèces non inscrites dans cette liste sont de facto interdite à la consommation.

En savoir plus:

Wildlife consumption and conservation awareness in China: A long way to go

Recommendations from the Environmental Investigation Agency regarding revision ofthe Wildlife Protection Law of the People’s Republic of China (2020)

Site internet de Environmental Investigation Agency

Pourquoi le Coronavirus ne sera pas la dernière pandémie mondiale