L’espèce humaine est-elle la seule à éprouver le deuil ?

Pour ceux qui douteraient encore des liens qui peuvent nous unir aux autres espèces peuplant ce monde, Code Animal propose ce sujet qui ne fait pas l’unanimité scientifique mais qui donne des pistes intéressantes de réflexion.

Voici donc un article tiré d’une étude parue  en 2016, qui incite encore à une réflexion plus profonde sur le monde du Vivant dont nous ne sommes, ne l’oublions pas, qu’une simple composante.

Cette étude, issue du journal de Mammalogie (volume 97, en anglais, Académie d’Oxford, (1)) décrit des comportements de mammifères marins : 7 espèces de l’ordre des cétacés dont le grand cachalot ou le petit dauphin à long bec, observées dans 3 océans différents ont été aperçues s’accrochant au corps sans vie de leurs proches.  Les rapports établis ont démontré à chaque fois que ces individus tenaient « compagnie » à leur défunt.

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Lorsque l’on connait les relations très fortes entretenues au sein de ces espèces sociables, dont la progéniture peut passer une vie complète auprès de ses parents, il n’y a rien d’étonnant à cela. Si nous pouvons faire un parallèle aux émotions humaines, même s’il est très compliqué de claquer nos émotions sur celles des autres animaux, il s’agirait ici de chagrin qui imposerait aux animaux concernés par la perte d’un proche de ne pas pouvoir se séparer du corps du défunt, d’autant moins facilement quand il s’agit d’une mère avec son bébé mort. Comme l’explique Melissa Regente, co-auteure de l’étude et biologiste à l’Université de Milano-Bicocca en Italie, « ils sont en deuil, ils souffrent et sont anxieux. Nous avons découvert que ce comportement est très fréquent et très répandu à travers le monde ».

Biologiquement, être en deuil et concentrer toute son attention sur le proche décédé peut pourtant être dangereux pour l’individu car cela peut l’écarter du groupe, réduire ses alliances et interactions avec ses congénères, ou l’empêcher ou même lui faire oublier de se nourrir.

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Voici quelques exemples de phénomènes observés :

. En mer Rouge, des scientifiques à bord d’un bateau ont vu un grand dauphin de l’océan Indien pousser dans l’eau le corps d’un dauphin plus petit. Ils ont attrapé la dépouille au lasso dans le but de procéder à des analyses. Le dauphin adulte a voulu accompagner le défunt, l’effleurant parfois, jusqu’à ce que les eaux ne soient plus assez profondes pour qu’il puisse se mouvoir. Longtemps après cet événement, il est resté près des côtes. Melissa Regente a tenté une explication à cela : « Nous ne connaissons pas exactement le lien qui unissait les deux dauphins, mais il est probable qu’il s’agisse d’une mère et de son petit, ou de parents proches ».

. En 2016, près de l’île de San Juan (État de Washington), une femelle orque a été vue en train de porter dans sa bouche un nouveau-né décédé. Les chercheurs avaient la certitude qu’elle avait mis bas depuis peu, qu’il s’agissait de son petit grâce à certains indicateurs. Robin Baird, co-auteur de l’étude, du Cascadia Research Collective à Olympia (État de Washington), et qui a assisté à ce comportement, a résumé ces constatations. La femelle « s’efforçait de garder son petit à la surface en permanence et le maintenait en équilibre sur sa tête ».

Une mère orque et sa descendance peuvent rester toute leur vie ensemble, comme dans de nombreux groupes d’espèces marines (par exemple, les baleines). Le lien est de ce fait très fort et la douleur occasionnée par  la perte de l’être aimé très profonde. Pour Robin Baird : « Les animaux traversent une période où ils ressentent le même type d’émotions que vous et moi ressentons lors de la perte d’un être cher. »

. Au nord de l’océan Atlantique, des globicéphales du Pacifique ont entouré d’un cercle protecteur un adulte et son petit décédé.

. En mer rouge, un dauphin à long bec a réussi à pousser le corps d’un jeune vers un bateau. Lorsque ses occupants ont tiré sa dépouille à bord, le groupe entier de dauphins qui était à proximité a encerclé le navire, nageant à ses côtés.

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Ce phénomène démontré au sein d’un univers type, le monde marin, se répète bien au-delà en vérité. Girafes, chimpanzés, gorilles, renards, loups, oiseaux, éléphants… (2) (3) (4) (5) Des attitudes inhabituelles  et qui semblent simplement liés à la tristesse  sont régulièrement observées.

Barbara King, professeur émérite d’anthropologie à l’Université William & Mary de Williamsburg en Virginie l’a finement expliqué dans son livre « How Animals Grieve » (6). « La douleur des animaux peut être définie par une détresse émotionnelle associée à une perturbation du comportement habituel. Bien évidemment, il arrive que nous assistions parfois à de la curiosité, à un désir d’exploration ou à un comportement maternel qui ne peut tout simplement pas être “désactivé”. Mais il est évident que nous pouvons également voir la tristesse des animaux dans l’énergie qu’ils dépensent à transporter ou garder hors de l’eau leurs petits sans vie, à toucher leurs corps de façon répétée, à nager autour de l’individu affecté. »

Les éléphants vont par exemple faire des allers retours auprès du corps d’un congénère mort. Ces comportements peuvent remettre en cause notre conception de ce qui nous différencie des autres animaux : des émotions profondes et complexes que nous estimions « chasse gardée » à notre unique et seule espèce. Même si le risque de faire de l’anthropomorphisme demeure, comment appréhender les notions subtiles décrites ici autrement que par des sentiments propres à tous ces êtres vivants ?

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Ceci ouvre à débat et en premier lieu, que nous nous interrogerions sur le traitement et la place que l’humain réserve aux autres espèces. Est-ce qu’il ne serait pas enfin temps  de faire évoluer nos mentalités sur ce point ? Preuve que le sujet prend de l’ampleur, depuis 2010, James Anderson travaille sur ce domaine en étant le premier à évoquer la « thanatologie » ou l’étude de tous les autres aspects de la mort pour une autre espèce que l’humaine (7).

Nous avons longtemps défini le monde naturel par des attributs plutôt primaires ou négatifs, en mettant surtout en avant l’aspect sauvage et sans pitié de ses protagonistes. La mise en évidence des différents comportements de solidarité, d’entraide intra et parfois inter espèces, la perception de l’intelligence, des émotions, de l’attachement des individus entre eux et toute la palette de comportements qui ne sont pas du tout l’apanage de notre seule espèce , tout cela permet de faire tomber les barrières entre les humains et les autres animaux.

Ce type d’étude balaye certaines idées préconçues et permet d’élever la conscience générale. L’acceptation réside, comme toujours, dans une plus grande compréhension des choses !

Mickaël Paul

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Sources