Il y a des livres qu’on ne se contente pas de lire : on en ressort légèrement changée. Le Souffle de la Forêt, le récit que Simonetta Greggio consacre à Simona Kossak (Arthaud, janvier 2026), en fait partie.
Cette biographie romancée retrace la vie de la biologiste polonaise qui a choisi, à la fin des années 1970, de s’installer pour plus de trente ans, sans eau courante, ni électricité, au cœur de la forêt primaire de Białowieża, où elle vivait entourée d’animaux sauvages (un lynx, un sanglier, un corbeau, etc.) devenus les compagnons de sa maison, refusant toute hiérarchie entre l’humain, l’animal et l’arbre.
Ce qui me touche dans ce récit, c’est qu’il ne propose pas seulement une autre manière de penser notre rapport au vivant. Il raconte ce que signifie, très concrètement, tenter de vivre autrement. Et pour quelqu’un qui travaille chaque jour à défendre les animaux, qui connaît la fatigue de la mobilisation et qui vit aussi, comme tant d’autres, avec une inquiétude grandissante face à l’état du monde, cette expérience ne peut pas rester une simple lecture.
Voici les points clés qui m’ont marqués dans cette lecture.
Photo credit : Unsplash
La langue qui tue
Ce qui m’a saisie en premier, c’est la manière dont le texte s’attaque à quelque chose qui paraît presque inoffensif : les mots. Chez Code animal, nous sommes particulièrement intéressé par le poids des mots.
Quand Kossak s’arrête sur le terme gestion, elle révèle ce qu’il dissimule. Car avant le fusil, le piège ou la tronçonneuse, il y a souvent un vocabulaire. Une langue administrative qui transforme les êtres vivants en populations à réguler, en quotas, en unités, en données. Il y a un système d’oppression.
Le mal commence dans une ligne de tableur.
Cette idée résonne particulièrement lorsqu’on travaille dans la communication engagée. Les mots ne sont jamais neutres. Nous les choisissons pour alerter, convaincre, mobiliser. Mais Le Souffle de la Forêt rappelle leur responsabilité plus profonde : nos mots ne décrivent pas seulement le réel, ils contribuent à le fabriquer.
Nommer un animal comme une « nuisance », une forêt comme une « ressource », un individu comme un « spécimen », ce n’est pas simplement choisir un vocabulaire. C’est déjà décider, implicitement, de la place qu’on lui accorde.
Alors peut-être que le premier geste de défense du vivant est là : dans la langue elle-même.
Photo credit : Unsplash
Habiter plutôt que posséder
L’autre force du livre tient à ce que la philosophie de Kossak n’est jamais une posture.
Elle l’a vécue.
Vivre dans une maison sans eau courante, ni électricité, ouvrir sa porte à des animaux sauvages, accepter leur présence sans chercher à les domestiquer ni à les réduire à une fonction : chez elle, la cohabitation n’est pas une jolie métaphore. C’est une manière d’habiter le monde.
Et c’est peut-être ce qui rend son expérience si déstabilisante.
Nous sommes habitués à penser notre rapport au vivant depuis une position de maîtres. Nous protégeons, nous gérons, nous aménageons, nous restaurons. Même lorsque nous voulons sauver la nature, nous continuons souvent à nous placer au centre du récit.
Kossak semble proposer autre chose : non plus vivre sur la nature, mais vivre parmi elle.
On ne referme pas ces pages en se disant seulement : « Quelle belle idée. » On se demande ce que notre propre existence, si confortable, si chauffée, si éclairée, si séparée du sauvage, aurait à apprendre d’une femme qui a accepté de renoncer à une partie de ce confort pour se rapprocher du vivant.
Photo credit : Unsplash
Entre l’effondrement et l’action
C’est ici que ma lecture devient plus inconfortable, et c’est sans doute pour cela qu’elle me touche autant.
Le livre imagine par moments des temps de conflits, des paysages ravagés par le feu et les armes, puis, beaucoup plus tard, une terre qui aurait retrouvé son calme après le passage de notre espèce.
Lorsque l’on vit avec l’écoanxiété, il y a quelque chose d’étrangement apaisant à voir enfin formulée cette peur que l’on porte parfois en silence : celle d’un monde qui bascule, d’une destruction dont nous connaissons les causes sans parvenir à enrayer la mécanique.
Mais cette vision pose aussi une question difficile à ceux qui continuent d’agir.
Si la forêt ne retrouve son équilibre qu’après notre disparition, que reste-t-il de notre responsabilité ? Quelle place donner au militantisme, à la mobilisation, aux campagnes, à toutes ces tentatives quotidiennes pour infléchir une trajectoire qui semble parfois déjà écrite ?
C’est là que le livre me résiste.
Et je crois que c’est une bonne chose.
Le Souffle de la Forêt ne propose pas l’espérance confortable dont nous avons parfois besoin pour continuer à agir. Il propose une forme de lucidité plus âpre, presque mystique. Une vision dans laquelle la nature n’attend pas nécessairement notre salut.
Je ne sais pas si cette vision aide à agir ou si elle risque, parfois, de conduire à la résignation.
Je n’ai pas tranché.
Et je préfère cela à une réponse facile.
Photo credit : Unsplash
Une femme qui refuse la place qu’on lui assigne
Il y a enfin la trajectoire de cette femme.
Kossak a grandi dans un univers familial et académique marqué par des rapports de pouvoir dont elle cherchera à s’émanciper. Son départ vers la forêt peut alors se lire comme autre chose qu’une fuite : une manière de refuser la place qu’on lui avait assignée.
Ce qui me frappe, c’est que ce refus traverse toute son existence.
Refuser la hiérarchie entre l’humain et l’animal. Entre le vivant et ce que nous appelons « ressource ». Entre la science et l’expérience sensible. Et peut-être, plus largement, entre ceux qui ont le pouvoir de nommer le monde et ceux auxquels on demande simplement de s’y conformer.
C’est là que la figure de Kossak peut faire écho à l’écoféminisme : non pas parce qu’il faudrait absolument lui coller une étiquette, mais parce que son histoire fait apparaître plusieurs formes de domination et leur obsession commune du contrôle.
Ce qui m’intéresse pourtant davantage que le concept, c’est le geste.
Celui d’une femme qui sort du cadre.
Une femme qui ne cherche pas à conquérir la forêt, à la posséder ou même à la sauver depuis une position de surplomb. Une femme qui accepte, au contraire, de devenir une présence parmi d’autres.
Et peut-être que cette modestie-là est profondément politique.
Photo credit : Unsplash
Devant le chêne
Il reste enfin une image.
Celle d’une femme qui s’agenouille devant un vieux chêne, au cœur de l’hiver, et lui dit :
« Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous. »
Trois phrases. Trois demandes. Et pourtant, pour une fois, l’humain ne donne aucun ordre.
Il demande.
Après avoir parlé de gestion, de maîtrise, de protection, de domination, le livre nous conduit jusqu’à ce geste presque religieux : s’agenouiller devant ce qui nous dépasse.
C’est peut-être là que tout le livre se rejoint.
Au début, nous nommons, classons, gérons.
À la fin, nous demandons pardon.
Et je me demande si c’est précisément ce déplacement que Le Souffle de la Forêt cherche à provoquer en nous : passer d’une relation au vivant fondée sur la maîtrise à une relation fondée sur l’humilité.
Je referme le livre avec cette question : et si nous avions passé trop de temps à vouloir sauver la nature sans jamais accepter de nous mettre à sa hauteur ?
Non pas gérer la forêt.
Non pas la sauver depuis une position surplombante.
Mais, pour une fois, nous agenouiller devant elle.
Et lui demander pardon.
Photo credit : Unsplash

