2019 – Les Requins-marteaux halicornes (Sphyrna lewini) – Aquarium Nausicaá

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Un programme de captures en milieu naturel qui s’est soldé par une mortalité totale

Le cas des requins-marteaux halicornes (Sphyrna lewini) de Nausicaá, à Boulogne-sur-Mer, constitue un exemple particulièrement révélateur des difficultés et des contradictions que peuvent soulever les captures d’animaux sauvages destinés à être exposés en aquarium.

Cet épisode concerne un établissement public français et un programme qui s’est déroulé sur plusieurs années. Trente requins-marteaux juvéniles ont été prélevés dans leur milieu naturel, en Australie, puis transférés vers les installations de Nausicaá. Aucun de ces animaux n’a finalement survécu en captivité. Le dernier décès est intervenu le 25 avril 2019.

Cette opération, dont le coût global a été estimé par la presse à environ 3,3 millions d’euros, a suscité de nombreuses critiques, tant sur le plan scientifique qu’éthique.

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Chronologie des captures et contexte réglementaire

La première opération d’importation de requins-marteaux par Nausicaá a eu lieu en 2011. À cette époque, cette espèce, Sphyrna lewini, n’était pas encore inscrite aux annexes de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES).

L’espèce a été inscrite à l’Annexe III de la CITES le 26 septembre 2012, à la demande du Costa Rica, puis à l’Annexe II en 2013, lors de la COP16. Cette dernière inscription n’est toutefois entrée en vigueur qu’en septembre 2014.

Cette distinction réglementaire est importante pour l’analyse des transferts internationaux. Les échanges antérieurs à septembre 2014 n’étaient pas soumis aux mêmes obligations que ceux relevant ensuite de l’Annexe II. Il convient néanmoins de rappeler que l’inscription à l’Annexe III existait déjà depuis 2012.

Les opérations antérieures à septembre 2014 ne sont donc pas nécessairement documentées dans les bases de données CITES selon les mêmes modalités que les transferts ultérieurs.

Selon l’article du Parisien, en 2011, vingt requins-marteaux juvéniles sont capturés dans une nurserie située au large de l’Australie, puis acheminés vers une réserve aquariologique spécialement conçue pour les accueillir, à Garromanche, à 3 kilomètres de l’aquarium.

En 2018, après les difficultés rencontrées lors de cette première expérience, une nouvelle opération de capture est organisée : dix autres juvéniles sont capturés en Australie et transférés vers la France.

Ces animaux appartiennent à une espèce aujourd’hui classée « En danger critique » (CR) sur la Liste rouge mondiale de l’UICN.

Ces animaux ont transité sous le code « T » qui correspond à une transaction à finalité commerciale. Cette information relève notamment du code de source figurant sur les documents CITES.

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Une mortalité totale : trente animaux, aucun survivant

Le bilan définitif de cette opération est sans appel : les trente requins-marteaux introduits à Nausicaá entre 2011 et 2018 sont morts en captivité.

En avril 2019, les deux derniers survivants avaient déjà été signalés comme étant dans un état préoccupant. L’un d’eux est mort à la suite d’une fusariose, une infection fongique. Le dernier requin-marteau est décédé le 25 avril 2019.

La mortalité atteint donc 100 % des animaux capturés.

Cette hécatombe a suscité une importante couverture médiatique et de nombreuses interrogations sur la pertinence de ces captures et sur les conditions de maintien en captivité de cette espèce particulièrement fragile.

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Un coût financier considérable

L’opération a également représenté un investissement financier très important.

Selon les chiffres rapportés par la presse, notamment dans un article du Monde, et attribués à la Communauté d’agglomération du Boulonnais, les dépenses de la première opération comprenaient :

  • 2,4 millions d’euros pour l’aménagement de la réserve aquariologique destinée à accueillir les requins-marteaux ;

  • 652 750 euros pour les opérations de capture (près autorisation de capture en milieu naturel) et d’acheminement par avion-cargo, puis transport routier.

Cela représentait environ 33 000 euros par animal pour les frais de capture et de transport de la première opération.

En ajoutant les dépenses liées à la seconde acquisition, le coût global de l’ensemble du programme a été estimé par la presse à environ 3,3 millions d’euros.

Ce montant doit être considéré comme une estimation médiatique et non comme un bilan comptable exhaustif : la direction de Nausicaá avait notamment contesté ce chiffre.

La somme mobilisée soulève néanmoins une question légitime : ces moyens financiers n’auraient-ils pas pu être consacrés à des actions de protection des requins-marteaux directement dans leur milieu naturel ?

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Une hécatombe dénoncée : un contresens scientifique ?

Dès février 2019, la Fondation 30 Millions d’Amis dénonçait publiquement les captures effectués pour approvisionner l’aquarium.

Dans son article consacré à cette affaire, elle rappelait que des dizaines de requins-marteaux avaient été capturés au large de Cairns, à proximité de la Grande Barrière de corail, dans le nord-est de l’Australie, par l’intermédiaire d’une société australienne spécialisée dans la fourniture d’animaux marins aux aquariums.

La critique ne portait pas uniquement sur le nombre de décès, mais également sur la pertinence scientifique d’un programme visant à maintenir et éventuellement reproduire en captivité une espèce dont les juvéniles se révélaient particulièrement difficiles à acclimater.

Amandine Marie, chercheuse ayant réalisé une étude approfondie sur les jeunes requins-marteaux halicornes aux îles Fidji, exprimait notamment ses réserves sur la possibilité de développer un programme d’élevage dans ces conditions :

« …je ne vois pas comment un aquarium veut faire de l’élevage de requins-marteaux avec un taux de mortalité supérieur à 90 %. Cela n’a aucun sens. »

Cette remarque met en évidence une contradiction majeure : comment envisager un programme de reproduction et de conservation en captivité lorsque les animaux capturés dans la nature ne parviennent pas à survivre dans les installations qui leur sont destinées ?

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La justification contestée de Nausicaá : la mortalité naturelle des juvéniles

Face aux critiques suscitées par les décès successifs, la direction de Nausicaá avait avancé un argument fondé sur la forte mortalité naturelle des jeunes requins-marteaux.

L’établissement rappelait que cette espèce connaît une mortalité importante durant ses premiers stades de vie. Selon les explications rapportées dans la presse, sur plusieurs centaines de jeunes requins, seuls quelques individus atteindraient l’âge adulte.

Cet argument a été contesté par des scientifiques.

En effet, la mortalité naturelle observée dans le milieu sauvage ne peut pas être assimilée à la mortalité constatée dans un environnement artificiel. Les mécanismes de sélection naturelle, la prédation et les conditions écologiques rencontrées en mer ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer les décès d’animaux capturés puis maintenus en aquarium.

Pour Johann Mourier, spécialiste des requins au CNRS, les causes de mortalité devaient notamment être recherchées dans les conditions de transport et de détention, compte tenu de la grande fragilité de ces animaux et de leur sensibilité au stress.

La question n’était donc pas simplement de savoir combien de jeunes requins survivent dans la nature, mais de comprendre pourquoi des animaux capturés dans leur milieu naturel ne parvenaient pas à survivre dans les installations qui leur étaient destinées.

Le directeur de Nausicaá, Philippe Vallette, reconnaissait lui-même les difficultés rencontrées pour reproduire un environnement adapté à ces animaux. Interrogé par l’AFP en avril 2019, il déclarait : « Malgré toutes les précautions que l’on prend pour étudier la salinité, la densité, la température et les autres paramètres, ce n’est peut-être pas assez. Il faut que l’on progresse encore sur le milieu que l’on peut donner à ces animaux. »

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Le stress invisible de la captivité

Au-delà des difficultés techniques liées au transport et à la qualité de l’eau, la captivité constitue en elle-même une source potentielle de stress pour les animaux sauvages.

Dans un article publié dans le Courrier de l’environnement de l’INRA (n° 46, juin 2002), le journaliste scientifique Alain Zecchini décrivait les conséquences physiologiques et comportementales du stress chez les animaux captifs.

Il écrivait notamment :

« Dans le domaine du comportement, les observations sont souvent rapportées au stress, la réponse biologique et psychologique à une situation nouvelle ou menaçante, l’inadaptation physiologique et éthologique d’un animal à des stimulus de son environnement qui prennent la forme d’une agression. Cet état réactionnel affecte les systèmes nerveux et endocrinien et il peut être mesuré par des augmentations des taux d’adrénaline et de noradrénaline, une activation des corticosurrénales, des sécrétions de neuropeptides. Les facteurs occasionnant le stress ne manquent pas en captivité. »

Cette analyse, qui concerne les animaux sauvages en général, peut être rapprochée de la situation des requins-marteaux de Nausicaá.

Zecchini souligne notamment que l’animal captif « est confronté à une promiscuité permanente quand, dans la nature, il pourrait avoir la ressource de s’écarter ».

Cette remarque prend une résonance particulière dans le cas de jeunes requins maintenus dans un espace restreint, en présence de congénères avec lesquels peuvent survenir des interactions agressives.

La direction de Nausicaá avait elle-même fait état de comportements agressifs entre les animaux. Dans un entretien accordé au Parisien le 18 avril 2019, Philippe Vallette, directeur de l’établissement, déclarait : « Ils s’attaquaient continuellement entre eux, et les plus faibles ont fini par cesser de s’alimenter, avant d’être achevés par ce champignon. »

Ces déclarations mettent en évidence les difficultés rencontrées pour maintenir ces animaux ensemble en captivité, notamment les comportements agressifs et leurs conséquences sur l’alimentation des individus les plus faibles.

Ces éléments soulèvent des interrogations sur les conséquences de la promiscuité, des interactions entre individus, du transport et de l’adaptation à un environnement artificiel.

Le stress ne constitue donc pas une simple notion théorique : il représente un facteur physiologique et comportemental susceptible d’affecter profondément la santé et la survie des animaux sauvages maintenus en captivité.

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Un bilan institutionnel et des interrogations persistantes

L’affaire a également fait l’objet d’une intervention parlementaire.

Dans une question écrite publiée le 11 juin 2019, la députée Claire O’Petit a interrogé le gouvernement sur la mort des requins-marteaux et d’une raie manta de Nausicaá, ainsi que sur les problèmes sanitaires et techniques rencontrés par l’établissement.

Dans sa réponse publiée le 15 octobre 2019, le ministère de la Transition écologique a confirmé que les trente requins-marteaux étaient morts entre 2011 et 2019 et que le dernier décès était intervenu en avril 2019.

Le gouvernement indiquait également que des contrôles avaient été engagés par les services compétents, notamment concernant le suivi vétérinaire des animaux et la vérification de l’étanchéité des bassins.

Cette réponse institutionnelle confirme l’ampleur de la mortalité et l’existence de procédures de contrôle. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, d’établir une cause unique expliquant l’ensemble des décès.

La polémique a néanmoins mis en lumière les limites de cette stratégie d’acquisition et les difficultés considérables liées au maintien en captivité de certains grands prédateurs marins.

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Conclusion

L’histoire des requins-marteaux de Nausicaá constitue un exemple particulièrement révélateur des limites de la capture d’animaux sauvages destinés à l’exposition en aquarium.

Trente requins-marteaux, capturés dans leur milieu naturel en deux opérations successives, sont morts en captivité entre 2011 et 2019.

Cette mortalité totale, associée aux moyens financiers considérables mobilisés pour cette opération, soulève de sérieuses questions sur la pertinence des captures, les capacités réelles de maintien en captivité de ces espèces et les bénéfices attendus pour la conservation.

L’argument de la forte mortalité naturelle des juvéniles ne saurait, à lui seul, justifier leur capture. La mortalité dans la nature relève de processus écologiques qui ne peuvent être assimilés aux conditions de détention imposées en aquarium.

Ce cas illustre ainsi une contradiction fondamentale : prétendre sensibiliser le public à la protection des espèces marines tout en capturant des animaux sauvages menacés, dont la survie en captivité demeure extrêmement problématique.

Il pose finalement une question essentielle : peut-on réellement parler de conservation lorsqu’une opération destinée à présenter et à faire connaître une espèce menacée aboutit à la mort de la totalité des animaux capturés ?

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Sources

O’Petit, C. (2019, 11 juin). Mort des requins-marteaux et d’une raie-manta de l’aquarium de Nausicaa (Question écrite n° 20207). Assemblée nationale. https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-20207QE.htm

CITES. (s. d.). https://cites.org/fra/node/16127

CITES Secretariat et UNEP-WCMC. (2025). Base de données sur le commerce CITES [Base de données]. https://trade.cites.org/fr/cites_trade/download/view_results?filters%5Btime_range_start%5D=2008&filters%5Btime_range_end%5D=2024&filters%5Bexporters_ids%5D%5B%5D=all_exp&filters%5Bimporters_ids%5D%5B%5D=48&filters%5Bsources_ids%5D%5B%5D=112&filters%5Bsources_ids%5D%5B%5D=165&filters%5Bpurposes_ids%5D%5B%5D=all_pur&filters%5Bterms_ids%5D%5B%5D=57&filters%5Btaxon_concepts_ids%5D%5B%5D=6544&filters%5Breset%5D=&filters%5Bselection_taxon%5D=taxonomic_cascade&web_disabled=&filters%5Breport_type%5D=comptab

Fondation 30 Millions d’Amis. (2019, 8 février). Mort de 28 requins-marteaux : Nausicaá en eaux troubles. https://www.30millionsdamis.fr/article/15516-mort-de-28-requins-marteaux-nausicaa-en-eaux-troubles/

Froese, R. et Pauly, D. (Éds). (2025). Sphyrna lewini (Griffith & Smith, 1834). FishBase. https://www.fishbase.se/summary/912

La Voix du Nord. (2019, 17 avril). La série noire continue : un nouveau requin-marteau périt. https://www.lavoixdunord.fr/569769/article/2019-04-17/la-serie-noire-continue-un-nouveau-requin-marteau-perit 

Le Figaro. (2019, 29 avril). Mort des requins-marteaux de Nausicaá : l’ONG Sea Shepherd porte plainte. https://www.lefigaro.fr/sciences/mort-des-requins-marteaux-de-nausicaa-l-ong-sea-shepherd-porte-plainte-20190429

Le Monde. (2019, 15 février). Hécatombe chez les requins-marteaux de Nausicaá. M Le magazine du Monde. https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/02/15/hecatombe-chez-les-requins-marteaux-de-nausicaa_5423903_4500055.html

Le Parisien. (2019, 18 avril). Pourquoi les requins-marteaux meurent à Nausicaá ? https://www.leparisien.fr/societe/pourquoi-les-requins-marteaux-meurent-a-nausicaa-18-04-2019-8056131.php

Le Parisien. (2019, 26 avril). À Boulogne-sur-Mer, le dernier requin-marteau de Nausicaá est mort. https://www.leparisien.fr/societe/a-boulogne-sur-mer-le-dernier-requin-marteau-de-nausicaa-est-mort-26-04-2019-8060619.php 

Rigby, C. L., Dulvy, N. K., Barreto, R., Carlson, J., Fernando, D., Fordham, S., Francis, M. P., Herman, K., Jabado, R. W., Liu, K. M., Marshall, A., Pacoureau, N., Romanov, E., Sherley, R. B. et Winker, H. (2019). Sphyrna lewini [Liste rouge de l’UICN des espèces menacées 2019 : e.T39385A2918526]. Union internationale pour la conservation de la nature. https://www.iucnredlist.org/species/39385/2918526 

TF1 Info. (2019). Boulogne-sur-Mer : le dernier des 30 requins-marteaux de l’aquarium Nausicaa est mort. https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/animaux-boulogne-sur-mer-le-dernier-des-30-requins-marteaux-de-l-aquarium-nausicaa-est-mort-2119578.html

Zecchini Alain. (2002). Les animaux sauvages captifs
peuvent-ils rester « naturels » ?
. HAL Science. https://hal.science/hal-01201810/file/C46Zecchini.pdf