Marée Noire à l’Ile Maurice : la biodiversité menacée

“C’est un drame écologique, c’est un drame humain et ce sera un drame économique”, a affirmé dimanche 16 août sur franceinfo Sébastien Sauvage, porte-parole de l’association Eco-Sud, qui œuvre pour la biodiversité à l’Île Maurice, alors que le vraquier japonais Wakashio s’est cassé en deux samedi, trois semaines après avoir échoué sur un récif de l’île, où il a déversé 1 000 tonnes de fioul. Il évoque le défi de “coordonner” les différentes actions mises en place sur le terrain…

Le navire japonais s’est échoué au large des côtes de l’île Maurice depuis plusieurs semaines et déverse des hydrocarbures dans l’Océan Indien et il s’agit bien d’une énorme catastrophe écologique pour tous les spécialistes.

Un cargo voyageant à vide, mais contenant 200 tonnes de diesel et 3 800 tonnes d’huile lourde dans ses réservoirs pour sa propre consommation, s’est échoué le 25 juillet à quelques centaines de mètres au large de la pointe d’Esny, au sud-est de l’île de Maurice. Cette zone humide est classée Ramsar, du nom d’une convention qui protège les zones humides d’intérêt mondial, tout comme le parc marin de Blue Bay, tout proche de cette zone. Battant pavillon panaméen, le vraquier Wakashio appartient à un armateur japonais, qui serait d’ailleurs déjà impliqué dans plusieurs accidents dont une marée noire en 2006, déjà dans l’Océan Indien. 

@Photo Credit : TV5 Monde

Les raisons de l’échouage du bateau restent inconnues. Selon plusieurs médias locaux, le MW Wakashio, se serait – trop – approché des côtes, alors que des membres de l’équipage fêtaient un anniversaire. Les autorités n’ont pas confirmé cette hypothèse, pas plus qu’une rumeur sur des faits de contrebande, et ont saisi des documents à bord pour tenter de comprendre les raisons du naufrage. Une enquête a été diligentée. Selon une source maritime mauricienne, l’accident a été vraisemblablement provoqué par « une grave erreur de navigation », car il n’a pas dévié de sa route. Le navire − dont le capitaine est un Indien de 58 ans − aurait dû passer bien plus au sud de l’île Maurice.

Jeudi 6 août, le gouvernement mauricien a reconnu que des hydrocarbures s’écoulaient du bateau. Vendredi 7 août, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, s’est rendu à la pointe d’Esny. Il a expliqué que l’un des trois réservoirs du navire s’était fissuré et avait commencé à déverser son carburant dans le lagon. Le secteur a été déclaré zone sinistrée, rapporte Réunion la 1ere

@Photo Credit : LCI

Jusqu’à samedi 8 août, toutes les tentatives pour stabiliser le navire ont échoué en raison des mauvaises conditions en mer, et les efforts pour pomper les hydrocarbures se sont révélés infructueux. Des bénévoles mauriciens se sont toutefois relayés pour tenter de contenir la marée noire. Ils ont ainsi confectionné plusieurs mètres de bouées anti-pollution faites de paille de cannes. “Tous les moyens sont bons pour contenir cette pollution. Même les plus modestes. Des collectes de cheveux, sacs et tissus ont par exemple été organisées dans le cadre de l’opération Clean-Up des eaux mauriciennes. Les ONG mettent en effet en avant les capacités d’absorption des cheveux au contact du fioul”, relate encore Réunion la 1ere.

L’île Maurice, qui ne dispose pas de l’expertise et des équipements nécessaires, a lancé un appel à l’aide à la France, toute proche via l’île de La Réunion voisine. La France a répondu à cet appel en envoyant des équipes et du matériel depuis La Réunion dont 1 300 mètres de barrages flottants, pour tenter de contenir le reste des nappes d’hydrocarbures, qui avaient diminué depuis deux jours. Plus de vingt tonnes de matériel avaient été envoyées par bateau et avion, ainsi qu’une dizaine d’experts.

« Nous déployons dès à présent des équipes et du matériel, a tweeté le président français. La France est là. Aux côtés du peuple mauricien. »

Vendredi 7 août, le Premier ministre mauricien a assuré : “Nous sommes face à une catastrophe environnementale (…). Nous faisons tout pour protéger les sites sensibles, comme la réserve marine de Blue Bay, l’île aux Aigrettes ou encore les zones humides de pointe d’Esny.”

L’île aux Aigrettes, précise ce site touristique de l’île Maurice, « est un site naturel classé ‘Réserve naturelle’ depuis 1965. Aujourd’hui, elle est protégée par la Mauritian Wildlife Foundation (MWF) qui a tout fait pour préserver les espèces endémiques de l’île Maurice. » Alors que plusieurs zones humides à proximité sont protégées, les “hydrocarbures ont déjà atteint les côtes”, signalait pour sa part le 7 août le documentariste de France 2 Hugo Clément.

Mercredi soir dernier, les autorités mauriciennes ont annoncé que tout le fioul contenu dans les réservoirs avait été pompé et qu’il n’en restait plus que 100 tonnes sur le bateau, notamment dans la cale. Ce reliquat a commencé à s’écouler vendredi. “Selon les experts, ce genre de fuite était prévisible et est dû à la manière dont le bateau se tord et se déforme“, selon le comité de crise.

Et finalement, ce que tous les experts redoutaient est arrivé : le Wakashio, s’est brisé en deux ce samedi après-midi. Un peu avant 16 heures (14 heures en France), le pont du bâtiment, qui était fendu depuis le naufrage, a été submergé par la houle et s’est disloqué. Les secours, qui s’attendaient à ce scénario, ont pris la décision d’éloigner l’épave des plages paradisiaques, souillées d’hydrocarbures depuis plusieurs jours.

© Dominique MATHIEU – GAGNY – FRANCE Pigeon rose

Le directeur mauricien des affaires maritimes, Alain Donat, a indiqué à des médias de l’île que la partie avant, qui représente les deux tiers du bâtiment, était en train d’être remorquée « tout doucement ». La proue doit être coulée au large de Maurice, « à au moins 1 000 kilomètres » en haute mer, tandis que la partie arrière du navire, a été laissée pour l’instant en équilibre sur les brisants. Si la quasi-totalité des cuves encore intactes avaient été pompées avant la dislocation de la coque et que d’après le ministre de l’Economie bleue, Sudheer Maudhoo, il n’y avait pas eu de fuites d’huile supplémentaire, plusieurs témoignages font état de nouvelles nappes noires autour de l’épave.

Le Premier ministre Pravind Jugnauth, critiqué par l’opposition et une partie de la population, qui lui reprochent d’avoir sous-estimé l’ampleur du drame, s’est justifié auprès de l’AFP : «On ne pouvait pas pomper dès le départ, car la mer était mauvaise. Il fallait aussi stabiliser le bateau. Je ne vois pas le besoin de présenter des excuses.»

Profitant d’une visite à La Réunion, Sébastien Lecornu, ministre des Outre-Mer, s’est rendu à Maurice pour « superviser le dispositif mis en place pour aider le gouvernement mauricien » et soutenir les équipes françaises qui participent aux opérations de pompage.

Il doit également rencontrer le Premier ministre mauricien pour « faire le point sur le dispositif antipollution ». Si la France a déjà envoyé « en urgence » avions et navire militaires et équipements pour contenir et pomper les hydrocarbures échappés du navire, l’enjeu est maintenant d’avoir une « expertise nouvelle pour savoir ce que l’on fait de l’épave », a indiqué le ministre sur franceinfo. C’est pourquoi « la France a dépêché par voie militaire trois experts de très haut niveau, des experts français, qui vont aider le Premier ministre mauricien à prendre des décisions ».

La France défend « une approche très environnementale et très en protection de la biodiversité, et singulièrement des côtes réunionnaises », a-t-il souligné. Parmi les scénarios possibles, « soit couler l’avant de l’épave au grand large », mais « ce n’est clairement pas la solution qui retient notre préférence », soit « le remorquer et le déconstruire ailleurs », ce qui prendra « plus de temps ».

Quant au risque de voir des boulettes d’hydrocarbures arriver sur les côtes réunionnaises, il a souligné qu’« aucun dépôt de ce type » n’a pour l’heure été repéré, et il ne s’agirait de toute façon « pas d’une marée noire de type Amoco Cadiz ou Erika » – deux pétroliers dont les naufrages avaient provoqué des marées noires très graves sur les côtes atlantiques françaises en 1978 et 1999 – puisque le navire est un vraquier et que « les nappes d’hydrocarbures qui se sont écoulées sont issues du fioul domestique du navire ». Mais la mer va être « mauvaise » dans les « trois à quatre prochains jours » et « on se doit d’être vigilants », a souligné Sébastien Lecornu.

Pour Sébastien Sauvage, porte-parole de l’association environnementale Eco-Sud interrogé par franceinfo, « Il faut toujours se préparer pour le pire. Le bateau s’est cassé en deux. Les opérations de pompage ont été arrêtées, car le temps ne le permet plus : il y a des grosses vagues très puissantes. Il reste à peu près 30 tonnes métriques de produit dans la partie arrière du bateau. Il semblerait que cette partie arrière puisse se casser en deux à son tour. Le bateau se cassera probablement en trois. Le pire, ce serait que les 30 tonnes se déversent d’un coup. Le mieux, ce serait qu’elles ne se déversent pas du tout, et que les opérations de pompage puissent reprendre quand le temps redeviendra plus clément, dans quelques jours. « il y aura des impacts sociaux, sur des gens qui vivent de la mer. C’est quelque chose de traumatisant. Je pense que la population mauricienne vit ça très fortement. Il y a un élan de solidarité énorme, local, international, c’est super. (…)  Les choses sont en train de progresser grâce à la mobilisation. C’est parce que les Mauriciens sont mobilisés que les actions commencent à être plus transparentes. Aujourd’hui, toute la côte est de l’île est menacée, ce sont deux sites Ramsar, l’Île aux Aigrettes… Il y a six zones écologiquement sensibles qui vont être touchées : les rivières, les mangroves, les “wetlands”, les herbiers. Dans les forêts de mangrove, il y a plein de crustacés et de poissons qui sont sûrement touchés.

Sébastien Sauvage poursuit : « Les enjeux seront des enjeux de réhabilitation, de restauration, pour la dernière phase. Mais c’est avant tout des enjeux de nettoyage, de processus de dépollution. L’enjeu majeur, pour nous, société civile, c’est d’être les chiens de garde de la transparence quant aux produits qu’ils vont utiliser pour dépolluer. On ne veut pas augmenter le problème. On a compris qu’il y avait des solutions pour dépolluer qui pouvaient être pires, donc on essaie d’être attentif à ce qui va se passer, et proposer des processus qui incluent des notions de transparence. »

Pour rappel, l’Ile Maurice abrite 1700 espèces animales, dont 800 espèces de poissons et 17 espèces de mammifères marins, et des oiseaux (le célèbre Dodo (Raphus cucullatus, éteint depuis 1662) était originaire de cette îlé), des reptiles, des insectes, coraux et des mollusques.

La liste des animaux impactés par cette catastrophe est longue et menace les écosystèmes. Ainsi des animaux marins tels que la tortue verte (Chelonia Mydas – En danger) et les tortues imbriquées (Eretmochelys Imbricata – En danger critique d’extinction) ou encore les dauphins de Fraser (Lagenodelphis hosei – LC) seront les premiers touchés, avec les poissons-clowns (Amphiprion ocellaris) ou encore les crabes fantômes (Ocypode spp). 

S’en suivront les Pigeons Rose (Nesoenas mayeri) ou encore la perruche Echo (Psittacula eques echo) et les oiseaux habitants l’île ou ceux qui viennent faire une halte pendant la migration pour se nourrir par exemple.

Les sites riches en biodiversité les plus touchés par cette catastrophes sont diverses, parmi elles, on peut citer : la réserve marine de Blue Bay (353 Ha), la mangrove de la Pointe d’Esny (22 Hectares) ou encore l’Île-aux-Aigrettes (27 Ha).

Elodie

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