Le bien-être en cage : mythe ou réalité ?

Un tigre qui fait les cent pas le long de son enclos.

Un ours immobile, le regard fixe des heures durant.

Un dauphin ou une orque qui répètent inlassablement les mêmes trajectoires dans un bassin trop étroit… Ces scènes, familières pour les visiteurs de zoos et aquariums posent une question essentielle : ces animaux vont-ils bien ? Et surtout, les outils scientifiques mobilisés pour évaluer leur bien-être sont-ils capables de traduire ce que vivent réellement des animaux privés de liberté ?

 

De trophées vivants à objets d’étude : l’histoire des zoos 

Historiquement, les animaux sauvages captifs étaient détenus dans des ménageries royales, symboles de domination et de richesse. Leur fonction n’était ni la conservation, ni le bien-être, mais l’exhibition du vivant comme trophée.

Avec l’avènement des zoos modernes, telle que la ménagerie du Jardin des Plantes à la fin du XVIIIe siècle, l’animal devient objet d’étude scientifique. Ce tournant ne constitue pas pour autant une réelle rupture avec la conception anthropocentrée : la nature y est classée, ordonnée, contrôlée (Baratay & Hardouin-Fugier, 2011). Les animaux y sont observés dans des espaces artificiels, pensés pour l’observateur humain. La captivité s’érige en outil de connaissance, mais aussi de mise à distance du vivant, dont les dynamiques naturelles sont profondément altérées.

 

Quand l’animal devient un être sensible… enfin

Sur le plan juridique, la reconnaissance de la sensibilité animale est tardive, et les animaux sauvages captifs ne bénéficient longtemps d’aucune protection spécifique. Ce n’est qu’à la seconde moitié du XXe siècle que le droit commence à intégrer l’idée que l’animal est un être doué de sensibilité. 

Aujourd’hui, les textes encadrant les zoos, imposent de prendre en compte les besoins biologiques des animaux et évoquent leur bien-être, sans pour autant le définir véritablement, et ne questionnent pas non plus le principe même de la captivité. Ainsi, le bien-être devient un objectif à atteindre dans l’enfermement, et non une réflexion sur sa pertinence.

L’évaluation scientifique du bien-être animal (BEA) s’inscrit dans cette logique : optimiser les conditions de détention plutôt que d’envisager la liberté.

 

Comprendre le bien-être par le comportement : apports de l’éthologie 

L’éthologie, l’étude scientifique du comportement animal, est essentielle pour mesurer le BEA.  Les éthologues considèrent les comportements comme des traits biologiques issus de l’évolution, au même titre que les caractéristiques morphologiques.

Selon cette approche scientifique qui apparaît à partir des années 1950, chaque espèce possède un répertoire comportemental qui est propre, appelé éthogramme, et qui reflète son adaptation à un environnement donné. Chaque comportement possède donc une fonction : se reproduire, se nourrir, interagir socialement, se protéger ou se défendre… L’éthologie classique insiste sur un point fondamental : comportement et contexte écologique ne peuvent être dissociés l’un de l’autre.

Par conséquent, observer le comportement d’un animal en dehors de son environnement naturel revient à observer un comportement potentiellement incomplet, altéré ou privé de sa fonction.

FOCUS – Exemple du lion : Par exemple, chez le lion (Panthera leo), la chasse repose sur des conditions environnementales spécifiques – vastes territoires, topographie favorable, disponibilité des proies, coordination sociale – qui rendent possible l’expression même de la séquence comportementale. En captivité, la disparition de ces paramètres empêche l’actualisation fonctionnelle du comportement, ce qui prouve, s’il le fallait, que l’habitat naturel d’un animal n’est  pas un simple décor, mais bien un élément constitutif du comportement.

 

Fondements scientifiques du bien-être animal (BEA)

Le BEA repose sur la reconnaissance scientifique de la sensibilité et de la capacité des animaux à vivre des expériences de manière subjective. L’éthologie cognitive, les neurosciences et la psychologie comparée ont permis de mettre en évidence des compétences cognitives et émotionnelles complexes chez de nombreuses espèces.

Ce tournant scientifique amorcé dans les années 1970, est relayé par l’évolution des courants éthiques et des protections juridiques, et fonde l’évaluation moderne du BEA, désormais conçue comme une notion multidimensionnelle intégrant à la fois les états physiologiques, comportementaux et mentaux des animaux.  L’Anses définit le BEA comme “l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal”.

 

Aujourd’hui, l’évaluation du BEA en captivité repose sur des indicateurs scientifiques standardisés, tels que le Five Domains Model (Mellor & Reid, 1994) (reformulation dynamique des Five Freedoms de Brambell). Ce modèle distingue quatre domaines physiques et fonctionnels – nutrition, environnement, santé, interactions sociales – et un cinquième domaine central : l’état mental, qui intègre les émotions négatives et positives de l’animal (Mellor, 2017). Par conséquent, les conditions de détention peuvent avoir un impact direct sur l’état émotionnel de l’individu, et révéler des altérations, même dans des environnements apparemment satisfaisants.

Être en bonne santé en captivité ne signifie pas forcément que l’animal se sent bien. Ce qu’il vit réellement reste invisible. Pour estimer son état mental, on observe l’expression des comportements naturels : recherche de nourriture, jeu, exploration, interactions sociales selon l’éthogramme de l’espèce.

Si les outils modernes d’évaluation se veulent le plus exhaustif possible, leur interprétation comporte des limites : les comportements observés en captivité peuvent être modifiés ou appauvris par l’environnement, et les grilles d’évaluation multi-espèces (Association française des parcs zoologiques) ne reflètent pas toujours les besoins spécifiques de chaque taxon (d’autant plus que pour certains groupes comme les amphibiens et les reptiles, les connaissances éthologiques demeurent insuffisantes). En outre, même avec des enclos enrichis, la complexité des milieux naturels reste inatteignable. La question centrale demeure : ces mesures reflètent-elles vraiment l’expérience de l’animal ou seulement ce qu’il peut exprimer dans un environnement contraint ? 

 

Le budget-temps : ce que le quotidien des animaux nous révèle 

Le budget-temps est un outil fondamental pour évaluer le BEA des animaux captifs. Issu de l’éthologie, il sert à analyser la répartition des activités comportementales sur une période donnée (Kelly et al., 2025) (souvent 24 heures). En comparant les budgets temps d’animaux captifs et sauvages, les scientifiques peuvent identifier des sur- ou sous-expressions comportementales et les potentielles apparitions de comportements anormaux. Les comparaisons montrent fréquemment des déséquilibres liés à l’enfermement. Les grands carnivores (Clubb & Mason, 2003) passent par exemple, beaucoup moins de temps à chercher de la nourriture, mais développent une plus grande locomotion répétitive (pacing). Chez les primates, l’inactivité tend à augmenter, traduisant un appauvrissement de la stimulation cognitive. Ces modifications ne sont pas anodines. La réduction des comportements fonctionnels, notamment alimentaires ou exploratoires, favorise l’émergence d’autres comportements anormaux tels que les stéréotypies (comportements répétitifs, invariants, apparemment dépourvus de fonction). Chez les grands félins, celles-ci prennent souvent la forme de

déplacements répétitifs le long des enclos ; chez les ongulés, il s’agit généralement de comportements oraux (léchage de parois, mouvements de langue), rappelant des fragments de comportement alimentaire naturel. Ces signes traduisent généralement du stress et de la frustration (Manteca & Salas, 2015).

Focus – les oiseaux migrateurs : Pour certaines espèces, les limites de la captivité sont d’autant plus flagrantes. Le cas des oiseaux migrateurs est intéressant. Chez ces espèces, l’orientation et la migration reposent sur des mécanismes biologiques innés, intégrant des déclencheurs hormonaux saisonniers et des systèmes sensoriels complexes (Blondel, 2025). A l’approche des périodes migratoires, les individus sont animés par un sentiment d’agitation, le Zugunruhe, qui les pousse à s’engager en vol. L’orientation, elle, repose sur une combinaison d’informations magnétiques, solaires et stellaires qui leur permettent d’ajuster leur trajectoire sur de longues distances. En captivité, ces séquences comportementales s’activent, sans atteindre leur finalité fonctionnelle. Aussi, les individus sont confrontés à une frustration intense, aggravée par l’impossibilité d’utiliser pleinement leurs mécanismes d’orientation, perturbés par l’environnement artificiel (nuisances sonores). Ce mal-être s’exprime par une agitation persistante à l’approche des périodes migratoires, des collisions répétées contre les parois, des vols désorganisés ou encore des vocalisations excessives.

 

Flexibilité et limites comportementales

La flexibilité comportementale est la capacité d’un animal à s’adapter activement à un environnement changeant. Elle est cruciale pour le bien-être en captivité, mais les études montrent que les espèces totalement flexibles sont rares (Kelly et al., 2025).

Chez les espèces néophiles, naturellement curieuses à l’état sauvage, comme les grands carnivores, primates, oiseaux dotés de capacités cognitives complexes – la flexibilité naturelle est vitale pour explorer. Or, ces espèces sont souvent les plus vulnérables à l’enfermement. En captivité, les contraintes spatiales et environnementales limitent l’exploration, la prise de décision et la variabilité environnementale. L’adaptation devient donc contrainte : l’animal ajuste son comportement mais perd des activités essentielles à son équilibre. Aussi, un animal qui semble calme et “stable” n’est pas forcément en état de bien-être.

 

La captivité perturbe également les comportements sociaux. Nombreuses sont les espèces organisées selon des structures sociales hiérarchisées et complexes, comme le loup, les éléphants, les primates, et certains poissons sociaux. Ces structures sont rarement respectées en zoo et aquarium. La cohabitation forcée dans des espaces restreints génère fatalement du stress et des conflits, les animaux ne pouvant fuir ou se réorganiser. Un étude comparative entre suricates sauvages et captifs a montré que le toilettage, la compétition alimentaire et la dominance différaient nettement.

 

Les dilemmes éthiques de la captivité

Si l’étude du BEA en captivité s’appuie sur des indicateurs scientifiques rigoureux, elle soulève tout de même un paradoxe fondamental : peut-on parler de bien-être lorsque les comportements observés sont déjà façonnés par un environnement contraint ? La captivité demeure un cadre carcéral qui modifie les dynamiques biologiques, sociales et écologiques d’animaux sauvages.

 

Les parcs zoologiques justifient souvent la détention de ces animaux par des objectifs de recherche ou de conservation.  Pourtant, ces prétendues ambitions se heurtent à des limites éthiques majeures.

  • Les prélèvements dans la nature : constituent des événements assurément traumatiques pour les individus et leurs groupes, pouvant entraîner des mortalités collatérales et fragiliser les populations sauvages.
  • La privation maternelle en captivité et conséquences durables : une mère privée de modèles adéquats aura tendance à manquer du registre comportemental nécessaire au bon développement de sa progéniture, et à leur transmettre des déficits qui se répercutent sur plusieurs générations.
  • Chez les animaux nés en captivité, l’absence d’adultes expérimentés et d’un environnement naturel fonctionnel altère l’acquisition des comportements essentiels et spécifiques, comme l’ont montré les études sur les vocalisations et l’apprentissage social.
  • L’échec fréquent des programmes de réintroduction : une étude menée en 1995 sur 145 projets portés par des zoos, révélait que seuls 16 d’entre eux avaient abouti (Keulartz, 2015).
  • Les contraintes écologiques et biologiques : l’homme ne peut complètement dissocier le vivant de la nature. Le bien-être des espèces migratrices, nocturnes, dépendantes de photopériodes spécifiques est indéniablement impacté par la présence du public, les cycles lumineux artificiels, et les horaires d’ouverture, qui provoquent stress, et perturbations comportementales.
  • Incompatibilité avec la captivité : l’affaire de l’aquarium Nausicaa est parlante. Malgré leur statut d’espèce menacée sur la liste rouge de l’UICN, 28 requins-marteaux halicornes ont été capturés pour rejoindre la structure (Libération, 2019). Tous sont décédés après leur arrivée. Peut-on alors réellement prétendre à des efforts de conservation et de bien-être ? 

 

En conclusion, la captivité altère les comportements naturels, favorise les stéréotypies, et limite l’expérience subjective des animaux. Même avec enrichissements et soins, les zoos ne peuvent recréer les conditions écologiques et sociales fondamentales pour le bien-être d’individus sauvages. La véritable éthique animale devrait donc privilégier une conservation in situ et une protection des habitats naturels. Le bien-être d’un animal ne se mesure pas à la qualité d’une cage, mais à la possibilité de ne pas en avoir. C’est pourquoi le travail de Code Animal est essentiel : faire évoluer la loi pour qu’elle protège réellement les animaux, et ne se contente plus d’encadrer leur enfermement.

 

Chloé Kalafat

 

Références

Association française des parcs zoologiques. (n.d.). Grille de suivi du bien-être animal.

Baratay, E., & Hardouin-Fugier, E. (2011). Les représentations de la nature : l’exemple des zoos. HAL Open Science.

Blondel, J. (2025). L’orientation chez les oiseaux migrateurs. Encyclopédie de l’environnement. https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lorientation-chez-les-oiseaux-migrateurs/

Clubb, R., & Mason, G. (2003). Animal Welfare: Captivity effects on wide-ranging carnivores. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/9069205_Animal_Welfare_Captivity_effects_on_wide-ranging_carnivores

Kelly, R., Freeman, M., & Rose, P. (2025). What behavior is important behavior? A systematic review of how wild and zoo-housed animals differ in their time-activity budgets. Frontiers. https://www.frontiersin.org/journals/ethology/articles/10.3389/fetho.2025.1517294/full

Keulartz, J. (2015). Captivity for Conservation? Zoos at a Crossroads. J Agric Environ Ethics, 28, 335–351. https://doi.org/10.1007/s10806-015-9537-z

Libération. (2019, Mai 03). Captivité Mort de squales à Nausicaà : ​«La vie d’un requin-marteau n’est pas dans une cage de verre». Libération.

Manteca, X., & Salas, M. (2015). Les stéréotypies en tant qu’indicateurs d’un bien-être insuffisant chez les animaux de parcs zoologiques. https://awecadvisors.org/fr/animaux-sauvages/les-stereotypes-en-tant-quindicateurs-dun-bien-etre-insuffisant-chez-les-animaux-de-parcs-zoologiques/

Mellor, D. J. (2017). Operational Details of the Five Domains Model and Its Key Applications to the Assessment and Management of Animal Welfare. National Library of Medicine. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5575572/

Mellor, D. J., & Reid, C.S. W. (1994). Concepts of animal well-being and predicting the impact of procedures on experimental animals. WBI Studies Repository, 3-18. https://www.wellbeingintlstudiesrepository.org/cgi/viewcontent.cgi?article=1006&context=exprawel/

Pacheco, X., & Madden, J. (2021). Does the social network structure of wild animal populations differ from that of animals in captivity? 10.1016/j.beproc.2021.104446