En septembre 2024, les chercheurs britanniques Lauren A. Harrington, Angie Elwin et Neil D’Cruze ont publié une étude consacrée à la perception, par le grand public, des vidéos YouTube mettant en scène des influenceurs aux côtés d’animaux sauvages, en particulier de grands prédateurs. Les résultats de cette recherche se révèlent préoccupants. Près d’un tiers des vidéos analysées ont dépassé le million de vues et ont suscité plus de 52 % de commentaires positifs. Le public demeure ainsi fortement attiré par des « belles images » d’animaux sauvages et par des interactions présentées comme harmonieuses entre humains et animaux.
Or, ces contenus passent sous silence la réalité qui sous-tend ce type de mise en scène. Les influenceurs évoquent rarement l’exploitation et la maltraitance inhérentes à ce business, et mentionnent très peu la nécessité de préserver ces espèces ou les moyens concrets de protéger la faune sauvage. Certains créateurs de contenu ignorent peut-être les conséquences de leurs actes, mais cette méconnaissance n’en rend pas les pratiques moins problématiques.
Photo credit : Unsplash
Un business lucratif au détriment des animaux
Cette quête effrénée de visibilité et de likes pose de nombreux problèmes. Le principal réside dans le biais qu’elle introduit dans le regard des personnes qui visionnent les vidéos : ces contenus donnent l’illusion que les interactions montrées seraient naturelles et comparables à celles pouvant exister à l’état sauvage. En réalité, il n’en est rien. Ces situations sont souvent artificielles, voire entièrement mises en scène, et ne reflètent en aucun cas le comportement naturel des animaux concernés. Pourquoi sommes-nous si fascinés par ces images ? Sans doute parce qu’elles flattent notre désir de proximité avec la nature tout en nous dispensant de l’effort d’une véritable rencontre éthique avec le sauvage.
Par ailleurs, ces contenus contribuent à valoriser et à normaliser le commerce des grands prédateurs. Dans certains pays d’Asie, comme la Thaïlande, des parcs proches de Bangkok proposent ainsi aux visiteurs de poser pour des selfies avec des lions moyennant paiement. Des pratiques similaires existent à Dubaï, où certains établissements s’adressent à une clientèle plus restreinte, mais particulièrement fortunée, en quête d’images spectaculaires à diffuser sur les réseaux sociaux. Cette appropriation d’animaux sauvages comme symboles de prestige ne se limite d’ailleurs pas aux influenceurs : elle s’inscrit dans une tendance plus large, portée notamment par de riches hommes d’affaires à Dubaï ou au Pakistan.
Photo credit : Unsplash
Des conséquences désastreuses pour la conservation
La conséquence majeure de ces mises en scène est la banalisation de pratiques profondément problématiques. En flattant le regard du spectateur, elles occultent les conditions de détention, l’exploitation commerciale et la souffrance de ces animaux captifs. Elles contribuent également à faire oublier qu’il s’agit d’espèces sauvages aux besoins spécifiques, incompatibles avec une captivité de divertissement.
Au-delà de la souffrance animale individuelle, ces contenus nuisent également aux efforts de conservation. Ils alimentent la demande pour le commerce d’espèces menacées, dont certaines sont capturées illégalement dans la nature. Les programmes de réintroduction et de protection des habitats naturels perdent en crédibilité lorsque le grand public perçoit ces animaux comme des attractions à portée de main et de clic. Le message véhiculé entre en contradiction directe avec celui des organisations de conservation qui œuvrent à maintenir une distance respectueuse entre humains et faune sauvage.
Photo credit : Unsplash
Une avancée législative en France
Face à ces dérives, certains pays commencent à réagir.
La France a adopté en juin 2023 une loi visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux. Dans cette loi, une disposition interdit aux influenceurs d’utiliser des animaux sauvages à des fins promotionnelles, s’inscrivant dans le prolongement de la loi de 2021 contre la maltraitance animale qui avait déjà interdit les spectacles itinérants avec animaux sauvages. Les contrevenants s’exposent désormais à deux ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende.
Cette législation, portée notamment par Aves France, vise spécifiquement les contenus commerciaux et promotionnels, et s’applique à tous les influenceurs percevant une rémunération, quel que soit leur nombre d’abonnés. Elle concerne les animaux dont la détention est interdite en France, comme les caracals, les servals ou les grands félins. Une exception existe néanmoins pour les établissements autorisés comme les zoos, refuges et sanctuaires accrédités.
Cette avancée reste toutefois limitée : elle ne concerne que les influenceurs basés en France et n’a aucun effet sur ceux opérant depuis des pays comme la Russie, Dubaï ou la Thaïlande. De plus, son application effective demeure un défi compte tenu du nombre considérable d’influenceurs, du caractère souvent éphémère des contenus, et des difficultés de contrôle sur les plateformes internationales.
Photo credit : Unsplash
Vers une éthique numérique responsable
Au-delà des initiatives législatives nationales, il apparaît essentiel de promouvoir une véritable éthique numérique à l’échelle internationale.
Plusieurs actions concrètes pourraient être mises en œuvre :
- Sensibiliser le public aux signes révélateurs de maltraitance dans ces vidéos,
- Encourager les plateformes comme YouTube et Instagram à mieux réguler ces contenus par des avertissements ou des restrictions de monétisation,
- Valoriser les créateurs de contenu qui documentent la faune sauvage de manière respectueuse et éducative, sans exploitation directe.
Les spectateurs eux-mêmes peuvent agir en signalant les contenus problématiques, en privilégiant les chaînes collaborant avec de véritables sanctuaires accrédités, et en soutenant financièrement les organisations de conservation plutôt que les établissements proposant des interactions payantes avec des animaux sauvages.
Car chaque vue, chaque like, chaque partage contribue à perpétuer ou à combattre ce système d’exploitation.
L’éducation aux médias numériques devrait également inclure cette dimension : apprendre à décoder les images, à distinguer une observation éthique d’une mise en scène commerciale, et à comprendre les besoins réels des espèces sauvages. Ce n’est qu’en développant ce regard critique que nous pourrons collectivement limiter l’impact de ces contenus trompeurs et protéger efficacement la faune qui partage notre planète.
Jonathan
Photo credit : Unsplash
Références
Faunalytics. (s.d.). Unnatural interactions: Social media influencers and apex predators. https://faunalytics.org/unnatural-interactions-social-media-influencers-and-apex-predators/
France 24. (2025, 14 janvier). Pakistan : les influenceurs se taillent la part du lion, l’obsession des félins à la maison [Émission Focus]. https://www.france24.com/fr/émissions/focus/20250114-pakistan-les-influenceurs-se-taillent-la-part-du-lion-l-obsession-des-félins-à-la-maison
Harrington, L.A., Elwin, A. & D’Cruze, N. Viewer perceptions (and misperceptions) of animal-visitor interactions with big cats and crocodilians on YouTube. Discov Anim 2, 65 (2025). https://doi.org/10.1007/s44338-025-00118-2
Loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs sur les réseaux sociaux. (2023). Journal officiel de la République française, n°133. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000047663185
Radio Espace. (s.d.). L’influenceur Illan CTO crée la polémique en prenant des photos avec des animaux sauvages. https://www.radioespace.com/news/musique/189011/l-influenceur-illan-cto-cree-la-polemique-en-prenant-des-photos-avec-des-animaux-sauvages
TF1 Info. (2024). Câlins, selfies et café-lions en Thaïlande : la mode des fauves de compagnie inquiète les ONG [Reportage]. https://www.tf1info.fr/replay-tf1/video-reportage-calins-selfies-et-cafe-lions-en-thailande-la-mode-des-fauves-de-compagnie-inquiete-les-ong-2404223.html

