On connaît les risques zoonotiques liés à l’achat d’animaux, que ce soit des animaux de compagnie ou même de la viande. Pourtant, entre les étals et les cages des marchés humides, humains et animaux se côtoient comme nulle part ailleurs. Mais savez‑vous réellement quels dangers invisibles se cachent derrière ces rencontres ?
Si ce n’est pas le cas, cet article vous aidera à mieux les comprendre. Et si vous en avez déjà conscience, un petit rappel sur les risques liés aux marchés humides ne fera jamais de mal.
Les zoonoses, ces maladies qui passent des animaux aux humains ne sont pas juste un sujet scientifique : c’est un réel problème de santé publique. Inutile de rappeler comment des virus comme ceux du SRAS, d’Ebola ou plus récemment de la COVID-19 ont été dévastateurs pour la population mondiale.
Le fait est que plus on est proche des animaux, plus le risque que de nouvelles maladies apparaissent et se propagent est élevé. C’est pourquoi le commerce d’animaux sauvages vivants est un vrai terrain à risques. Chaque année, des milliers d’animaux sont capturés, transportés et vendus dans des conditions stressantes pour eux. Les conditions sanitaires et hygiéniques sont souvent minimales également.
Les marchés humides, qui concentrent beaucoup d’animaux et de personnes dans un petit espace, sont des endroits où toutes les conditions sont réunies pour que virus et bactéries passent d’une espèce à l’autre, y compris à l’espèce humaine.
L’objectif de cet article est donc de montrer comment ces marchés, loin d’être de simples lieux de commerce, peuvent devenir des hubs de transmission zoonotique.
C’est quoi une zoonose ?
Les zoonoses les maladies infectieuses qui se transmettent de manière naturelle des animaux vertébrés aux êtres humains. Elles sont causées par différents agents pathogènes:
Il peut s’agir de virus, de bactéries ou encore de parasites. Les modes de transmission sont multiples: contact direct avec un animal infecté, consommation de produits d’origine animale contaminés, ou passage par des vecteurs tels que les moustiques ou les tiques.
Tout commence par ce qu’on appelle un « saut d’espèce ». L’agent infectieux circule chez l’animal et, un jour, il arrive à infecter un humain. Là, deux scénarios sont possibles :
L’un est plutôt rassurant: la personne infectée ne transmet pas la maladie à d’autres humains. On parle de cul-de-sac épidémiologique : la transmission s’arrête d’elle-même.
Dans l’autre scénario, le virus ou la bactérie s’adapte et commence à passer de personne à personne. Il peut alors provoquer une épidémie, limitée à une population ou à une région donnée, mais si cette propagation se poursuit et franchit les frontières, touchant plusieurs pays ou continents, elle devient … une pandémie.
Aujourd’hui, l’OMS recense plus de 200 zoonoses, çe qui représente une part importante des infections humaines. Et souvent, ces zoonoses sont liées à une activité humaine : le commerce d’animaux vivants.
Le trafic d’animaux sauvages est actuellement l’un des commerces illégaux les plus lucratifs au monde, aux côtés du trafic de drogue et d’armes. Il concerne des centaines de millions d’animaux chaque année, incluant des mammifères, des oiseaux, des reptiles et des amphibiens. Parmi les espèces les plus touchées, on retrouve des chauves-souris, primates, oiseaux exotiques ou encore des pangolins, ces fameux animaux qu’on a longtemps suspecté d’être à l’origine de l’épidémie de la Covid-19.
Une étude récente a montré que, entre 2000 et 2022, plus de 2,85 milliards d’animaux ont été commercialisés dans le monde, dont beaucoup vivants et directement capturés dans la nature. Et cela n’est pas anodin : ce commerce alimente aussi bien le marché légal que le marché illégal, en passant par les marchés humides.
Les marchés humides
Les marchés humides, comme leur nom le laisse deviner, sont… humides. On les appelle ainsi en référence à l’eau utilisée en permanence pour nettoyer les cages, les sols et parfois le sang des animaux qui y sont vendus. Mais pourquoi ces marchés sont-ils si souvent pointés du doigt lorsqu’on parle de risques zoonotiques ? La réponse tient en grande partie à leur fonctionnement même.
Dans ces lieux, des animaux venus de milieux très différents se retrouvent entassés au même endroit. Autrement dit, des espèces qui ne se croisent jamais dans la nature peuvent partager les mêmes cages ou en tous cas être en grande promiscuité.
Et cela n’est pas sans conséquence… Respirer le même air n’est pas forcément un problème, mais le partage de fluides corporels peut vite le devenir. Sang, urine, excréments, sécrétions respiratoires : tous peuvent servir de vecteurs à des agents infectieux. Ces conditions créent un environnement idéal pour les virus : ils circulent, se rencontrent et mutent. L’épidémie de SRAS, dont l’origine est liée à un marché d’animaux sauvages en Chine, montre bien que ce qui se joue sur ces étals peut rapidement dépasser le cadre local et devenir un enjeu de santé mondiale.
Mais le risque ne commence pas seulement une fois les animaux arrivés sur le marché. Il débute plus tôt, dès leur capture et leur transport. Entre leur capture dans la nature et leur mise en vente, les animaux passent souvent par de longs et multiples trajets. Ils sont déplacés sur de grandes distances, enfermés dans des cages, mélangés à d’autres espèces et soumis à des conditions d’hygiène déplorables.

Ces conditions extrêmement stressantes affaiblissent leur système immunitaire, les rendent plus vulnérables aux infections… mais aussi plus susceptibles de transmettre des maladies.
Certaines études illustrent très concrètement ce phénomène. Au Vietnam, par exemple, des chercheurs ont observé que la prévalence des coronavirus chez des rats doublait au fur et à mesure de leur parcours : des commerçants aux marchés, puis des marchés aux restaurants. Autrement dit, plus les animaux avancent dans la chaîne commerciale, plus le risque sanitaire augmente.
Des données encore insuffisantes pour mesurer l’ampleur du risque Pourtant les chercheurs s’accordent sur une chose : il est encore très difficile de mesurer précisément le niveau de danger. En effet, du fait de la grande diversité des marchés humides, qui sont souvent peu encadrés, la collecte de données dites fiables reste compliquée. Dans de nombreux pays, on manque cruellement d’informations sur les marchés d’animaux.
À cela s’ajoute le commerce illégal d’animaux sauvages, qui passe largement sous les radars et échappe aux contrôles officiels.
Du point de vue juridique, les lois actuellement en place se concentrent surtout sur la protection des espèces et la lutte contre le braconnage, mais laissent de côté les questions de santé publique. Résultat : la surveillance sanitaire est insuffisante et la prévention des maladies transmissibles de l’animal à l’humain reste très limitée.
Comment réduire les risques ?
Pour limiter les risques sanitaires liés aux marchés humides, il ne suffit plus d’identifier les dangers : il faut agir. Cela passe notamment par la limitation, voire l’interdiction, de la vente d’animaux sauvages vivants, un meilleur contrôle sanitaire des marchés encore en activité et une surveillance de toute la chaîne, de la capture des animaux à leur consommation.
Amina Cisse
SOURCES :
« HKU Ecologist Highlights Critical Gaps in Global Wildlife Trade Monitoring. » HKU Press Releases, The University of Hong Kong, 14 janvier 2025,
https://www.hku.hk/press/press-releases/detail/28057.html
« Zoonoses. » Organisation mondiale de la Santé, 29 juillet 2020,
https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/zoonoses
Huong, Nguyen Quynh, et al. « Coronavirus Testing Indicates Transmission Risk Increases along Wildlife Supply Chains for Human Consumption in Viet Nam, 2013–2014. » PLOS ONE, vol. 15, no 8, 10 août 2020, e0237129,
https://doi.org/10.1371/journal.pone.0237129

